Sécheresse

Depuis des jours et des nuits la ville attendait la pluie, le fleuve se desséchait, les berges s’élargissaient un peu plus chaque jour. Une sorte de puanteur, d’abord discrète puis de plus en plus lourde s’abattait sur la ville. Oiseaux et poissons morts, cris des corbeaux et autres charognards se délectaient de ce festin inhabituel. 

La canicule les écrasait. Les journées tous vaquaient à leurs occupations, en silence. Parler les épuisait. Chaque matin ils consultaient la météo, la pluie, le fleuve attendait la pluie, et ils attendaient la pluie avec lui. En attendant la pluie ils attendaient le soir et sa relative fraîcheur, le soir où l’heure de la bière fraîche à la péniche, ou aux péniches car elles étaient tout un train, amarrées au bord du fleuve, transformées en bistrot d’été par un farceur qui les avaient nommées la Pinta, la Nina et la Santa Maria. Leur lenteur les avait condamnées à l’immobilité. Les péniches avaient échappé aux ferrailleurs pour devenir le bistrot le plus branché de la ville. Bien installés sur de vrais transats de paquebot les clients étaient prêts pour une croisière immobile, cachés derrière leur bière ambrée. Les reflets des lumières dans l’eau du fleuve les faisaient poètes et, dans la relative fraîcheur du soir, entre deux massacres de moustiques affamés, ils déclamaient d’une voix plus ou moins harmonieuse des vers plus ou moins justes de poètes plus ou moins connus. 

La soirée s’éternisait, les verres se vidaient et se remplissaient, la poésie laissait place à la philosophie de comptoir, les discussions s’enflammaient, les désaccords sur la marche du monde se négociaient à fleurets plus ou moins mouchetés. Tout devenait confus. Abrutis de chaleur et de bière ils laissaient peu à peu le silence s’installer. Un ronflement discret rythmait la nuit, puis un autre un peu plus fort. Quelques chuchotements s’éternisaient avant de s’éteindre avec la dernière gorgée de bière. Alors le fleuve bruissait doucement puis de plus en plus fort. L’eau qui tombait dans le barrage en aval de la Pinta, les papillons de nuit qui se brûlaient les ailes au dernier photophore, des plouf dans l’eau, Une loutre, une truite ou peut être un nageur se jetant nu dans l’eau tiède. 

Personne n’avait entendu le plouf de la jeune femme se jetant dans l’eau du fleuve. De toute la bande elle était la seule qui n’avait encore jamais osé le plongeon de fin de nuit. L’eau lui faisait peur, elle nageait mal. La bande l’avait taquinée puis ils avaient abandonné, si elle ne voulait pas se rafraîchir tant pis pour elle. Si elle avait su ce qu’elle manquait, la pauvre. Il faut dire qu’ils la trouvaient un peu gauche, pour tout dire un peu coincée. Elle ne faisait pas vraiment partie de la bande, ils la toléraient car elle était discrète, à vrai dire ils ne connaissaient pas grand chose d’elle. Arrivée en ville au hasard d’une mutation. La bande l’avait invitée un soir pour être gentils et hospitaliers mais ils s’étaient peu intéressés à elle. Après quelques questions polies dont ils avaient à peine écouté les réponses timides, ils étaient vite retournés à leurs joutes verbales. 

– « Tiens elle est partie, elle aurait quand même pu prévenir, manquerait plus qu’elle se perde sur le chemin !  C’est vrai elle est tellement effacée que là, ou pas là, ça ne change pas grand-chose. Et puis on devait tous ronfler, avec ce qu’on s’est descendu. Bon au moins elle, elle ne doit pas être saoule une bière pour toute la soirée ! Elle doit être un peu pingre quand même ! Ou alors elle est fauchée, ben non elle a un bon job non ? Ben oui au fait elle fait quoi ? Quelqu’un sait ? Ben non personne sait, on a dû lui demander et on a oublié, de toute façon on s’en branle, on ne la connait pas vraiment. C’est qui qui la connait ? C’est quoi son nom déjà ? Justine, Julia, à non Judith c’est ça Judith, c’est beau ça Judith, ouais c’est un beau prénom Judith, ça ne lui va pas un beau prénom comme ça Judith, c’est un prénom de princesse non ?

– Hein tu dis quoi ? Elle s’appelle pas du tout Judith ? Tu dis quoi ? Je suis con c’est ça ? OK je suis con bon elle s’appelle comment alors ? Julie, d’accord. Bon ce n’est pas tout ça, mais faudrait penser à rentrer quand même. « 

La bande s’ébroua, en silence, rompue de fatigue et d’alcool, dans le jour naissant. Aujourd’hui encore la chaleur serait écrasante, la brume montait du fleuve, l’odeur de la vase leur donnait la nausée, soudain ils avaient hâte d’enfourcher leur vélo. L’urgence d’une douche fraîche dans une baignoire étincelante pour se purifier des émanations fétides du fleuve. Une douche, la dernière peut être avant longtemps. La ville bruissait de rumeurs de restrictions, l’eau allait manquer. Depuis déjà quelques semaines il était interdit de laver les voitures, remplir les piscines ou même arroser son potager. Dans les jardins tout dépérissait, les fleurs fanaient, les animaux avaient encore le droit de boire mais pour combien de temps ? Les humains pouvaient se laver mais jusqu’à quand ? Alors il fallait rentrer vite, se jeter sous l’eau fraîche longtemps, jusqu’à la dernière goutte. 

Après leur départ il restait un vélo, un vieux vélo tout simple repeint en vert fluo, un vélo si remarquable que aucun membre de la bande ne l’avait vu.

Ce matin à huit heures le préfet a convoqué une cellule de crise, il faut prendre des décisions d’urgence. Le fleuve devient une menace de santé publique, tous ces cadavres d’animaux, les charognards mais aussi tous ces déchets cachés au fond que la baisse continue du niveau de l’eau révèlent. Le fleuve est une décharge publique, une île au trésor pour les enfants, un cauchemar pour les autorités. Il faut le nettoyer ce fleuve. Le commissaire de police se réjouit. Peut être qu’on y trouvera enfin le cadavre de cet homme porté disparu depuis la crue du printemps. On va donc draguer le fleuve, soulever la vase, gratter jusqu’au fond de son lit, là où personne jamais, n’a osé le déranger. Dans leur rage d’action les hommes vont se venger sur le fleuve de ce que le ciel ne leur accorde plus. Ce matin à huit heures ils sont là, préfet, maire, autorités sanitaires, pompiers, commissaire de police, tous se congratulant de l’efficacité de la climatisation qui les met à l’abri des fureurs de la ville et du fleuve. La salle de réunion sent bon le café et les croissants au beurre. L’air bruit de conversations feutrées, l’océan, les enfants, les vacances qu’ils n’auront pas à cause de ce fleuve répugnant. Ils sont bien au frais dans cette salle si confortable. Le préfet n’a pas encore remarqué que Julie, sa nouvelle assistante, si ponctuelle, si efficace, et si discrète, sa nouvelle perle n’est pas arrivée. Le préfet regarde par la fenêtre, le vélo vert fluo n’est pas à sa place habituelle.

Le préfet est inquiet, depuis six mois que Julie est arrivée pas un retard, pas un mot plus haut que l’autre, pas de ‘je n’ai pas le temps’ ou autre complainte insupportable. Julie n’attend pas qu’il demande, Julie sait ce qu’il faut faire, quand le faire et comment le faire. Dommage qu’elle ne soit pas vraiment jolie. Monsieur le préfet a toujours eu des assistantes charmantes. Julie n’est pas charmante. ‘au moins celle ci je ne la sauterai pas’, le préfet se souvient, ce fut sa première pensée quand elle s’était présentée à lui en décembre dernier. Il faisait si froid alors dans son grand bureau Empire. Julie était arrivée, emmitouflée dans un Duffle-Coat gris informe, pas coiffée, pas maquillée, l’air d’une gamine poussée en graine. Il ne la sauterait pas et cela l’avait rassuré. Il vieillissait, dans cinq ans tout au plus il prendrait sa retraite, il était temps de cesser ces prouesses imbéciles. Alors il avait accueilli Julie froidement, sèchement même, et maintenant il s’en voulait un peu. Mais où pouvait elle bien être ? Il n’allait quand même pas l’appeler, lui avouer que sans elle la réunion ne pouvait pas commencer car il ne savait tout simplement pas faire fonctionner le vidéo projecteur. Il n’avait même pas jeté un œil sur la présentation diaporama qu’elle avait soigneusement préparée vendredi soir avant de partir. Et son chef de cabinet qui était parti pour trois jours, enterrer sa grande mère. Quel besoin avait sa grande mère d’avoir son petit-fils pour son enterrement ? Au moins ce petit jeune homme insignifiant sait ce qu’est un ‘Power Point’. Soudain monsieur le préfet se sent vieux, il est temps de passer la main.  Monsieur le préfet a soudain le désir pressant de partir aux champs comme le sous préfet de ce conte d’Alphonse Daudet qui l’ennuyait tant quand il était lycéen.

Monsieur le préfet sursaute, mais qui donc a osé lui taper sur l’épaule, le commissaire de police, fringant quadra au blouson de cuir et jeans moulants, a mieux à faire que manger des croissants industriels et boire du café froid en attendant une hypothétique assistante. Monsieur le commissaire sait comment fonctionne un vidéo projecteur, quant au contenu de ce diaporama on verra bien. Des chiffres, des graphiques, quelques photos et une mise en page plus ou moins élégante, c’est tout et cela n’a aucune importance. Le commissaire prend les choses en mains, ordinateur, vidéo projecteur, dossier, fichier, tout fonctionne à merveille. Monsieur le préfet est rassuré, sa réunion va enfin commencer, il a oublié Julie, il n’a plus besoin d’elle, présence silencieuse, veillant à tout, dont plus personne ne remarque l’absence.

Monsieur le commissaire pense à ce cadavre que la baisse du niveau de l’eau va fatalement mettre au jour, il se demande, pourquoi ce cadavre l’obsède autant ? Il ne connaissait pas cet homme, un mort de plus ou de moins dans une carrière de commissaire… Le préfet avait insisté, il fallait retrouver cet homme. Mais était-on seulement certain qu’il était dans le fleuve ? Les caméras de surveillance avaient perdu sa trace à la sortie d’une boite de nuit au bord du fleuve, puis plus rien, aucunes nouvelles, aucunes traces, ni sur les berges ni sur le sentier, disparu corps et âme une nuit de printemps, quand le fleuve bouillonnait des premières fontes de neige. Le commissaire pense à ce cadavre introuvable quand son téléphone vibre dans sa poche, le préfet fronce les sourcils, il ne s’habituera jamais, le commissaire lui sourit, moqueur, ‘désolé c’est mon adjoint, une urgence.’ – Bonne nouvelle monsieur le préfet, les riverains ont trouvé un cadavre dans le lit du fleuve, je file, je vous tiens au courant. 

Le commissaire s’éclipse, tout guilleret. Cette réunion quel ennui, le maire qui a peur que les touristes désertent la ville, le préfet qui ne pense qu’à la fin de sa carrière, le représentant du conseil régional qui ne comprend pas ce qu’il fait là. Seul l’entrepreneur semble content. Ce chantier inespéré en plein milieu de l’été ça va renflouer les caisses, la faillite ne sera pas pour cette année.

Le commissaire transpire sous son blouson de cuir, il faudrait l’enlever ce blouson, il est franchement hors saison. Le thermomètre de sa nouvelle voiture indique déjà 25°. Blouson de cuir, coupé sport, le commissaire est heureux. Petit garçon indiscipliné, violent, promis à un avenir à tenir les murs du quartier, il était passé de l’autre coté du miroir, le coté de l’ordre et de la discipline.

Il faudrait qu’il aille voir monsieur Patris, ça faisait au moins six mois qu’il n’était pas allé le voir. Monsieur Patris, ce grand bonhomme sec, le seul dans ce collège de la désespérance capable non seulement de se faire obéir mais aussi de leur inculquer quelques rudiments de français. Monsieur Patris ne ‘faisait pas le programme’ ; il avait compris depuis longtemps que le programme, sacro-saint mantra de l’Éducation Nationale, n’était pas fait pour ces petits ‘sauvageons’ éduqués à coups de baffes et de cris, dans des cages à lapins, où chacun savait quand les voisins avaient baisé et avec qui. Le futur commissaire y était chef de bande. Au collège ou dans la cage d’escalier, il faisait la loi. Pas une mauvaise blague contre un prof, pas un gramme d’herbe vendu, pas un seul auto-radio volé sans son aval, et gare à celui qui aurait osé le défier. Les caves de l’immeuble étaient témoins de remises au pas musclées. Il y avait gagné un surnom dont il était très fier ‘Terreur des Grands Planchants’. Son territoire était petit mais il le tenait d’une main de fer dans un gant de fer.

Un jour ‘Terreur des Grands Planchants’ avait trouvé son maitre. Il avait voulu défier Monsieur Patris. Sa bande commençait à lui échapper un peu, il fallait une action d’éclat, du jamais vu. Monsieur Patris c’était le trophée, l’action suprême qui devait le consacrer définitivement et étouffer dans l’œuf toute contestation. Terreur des Planchants avait donc décidé de s’attaquer au vélo de Monsieur Patris. Le vélo de Monsieur Patris, son seul luxe, sa passion, un magnifique vélo, léger comme une plume, fait de titane et d’un peu de plastique, si léger que Monsieur Patris disait souvent que l’antivol était plus lourd que le vélo. Monsieur Patris y passait tous ses dimanches, sillonnant les routes escarpées de la région.

Quand ce lundi soir Monsieur Patris sortit du collège pour découvrir son vélo proprement massacré à coups de marteau, Monsieur Patris pleura. Ils avaient osé, il avait donc tout raté, il n’était pas meilleur que tous ses collègues qui geignaient dans la salle des profs. Oui ce ministre imbécile qui les avaient traités de sauvageons avait raison, et lui, Monsieur Patris n’était qu’un vieux naïf bon pour la casse. Monsieur Patris n’alla pas au commissariat, il laissa là les restes de son vélo et rentra chez lui à pied. Terreur des Grands planchants savoura sa gloire, sa bande autour de lui. Grand seigneur il les régala d’une bouteille de mauvais whisky volée au supermarché.

Le vélo de Monsieur Patris fut sa dernière action d ‘éclat. Quand il arriva au collège le lendemain matin, roulant des mécaniques, sa bande, soumise, trois pas derrière, le principal les attendait à l’entrée. Ils n’auraient pas cours de français aujourd’hui, ni demain, ni jamais avec Monsieur Patris. Monsieur Patris avait succombé à une crise cardiaque dans la nuit.

Terreur des Grands planchants se retourna, il était seul, la bande s’était évanouie, la honte le submergea. Il s’enferma dans une cave, pleura deux jours et deux nuits puis il retourna au collège. Il alla voir le principal. Il disparut de la cité, enfermé volontaire dans un de ces nouveaux établissements de rééducation, que le gouvernement avait ouvert l’année précédente.

Quand il reçut son premier salaire d’inspecteur de police il alla chez un marbrier, commanda une plaque funéraire avec un vélo, sans message, juste le vélo, et alla la déposer sur la tombe de Monsieur Patris. En déposant sa plaque il lui raconta toutes ces années et lui promit qu’il viendrait souvent, il ne lui dit pas merci.

Vingt-sept degrés, la température a encore monté, trois voitures de police, une ambulance des pompiers et l’inévitable journaliste local qui lui aussi attend son cadavre depuis six mois. Monsieur le commissaire prend sa respiration, il faut y aller depuis tout ce temps qu’il l ‘attend son cadavre, mais Monsieur le commissaire, ancien gros dur des quartiers, a peur des cadavres.

Une jeune femme, une jeune femme morte depuis quelques heures au plus, à moitié déshabillée, probablement violée, cause de la mort inconnue pour l’instant. Le gérant des péniches qui l’a trouvé ce matin à cinq mètres de la Nina l’a reconnue, elle était avec la bande qui vient tous les soirs refaire le monde chez lui. Ils le fatiguent avec leurs grands discours mais bon ils boivent bien alors on ne va pas se plaindre hein, en plus ils repartent à vélo donc y a rien à dire hein capitaine ? Non il n’y a rien à dire sauf que l’un d’entre eux ou peut être le gérant a probablement violée et tuée cette fille, et tout ça ne nous donne pas son identité à cette gamine. Pas de sac, pas de papiers, le capitaine va avoir du travail, et avec ce commissaire pas commode qui poursuit son cadavre d’homme depuis six mois la journée promet d’être chaude. Si au moins il n’y avait pas cette odeur de pourriture qui monte du fleuve. Le stagiaire découvre le corps pour le commissaire. Le commissaire regarde, prend son portable dans la poche de son jeans moulant, clic une photo. Le préfet n’aime pas les téléphones portables, quelle tête il va faire en voyant le visage livide de sa si parfaite assistante sur son écran.

Ce soir Monsieur le Commissaire ira voir Monsieur Patris. Il aura pleins de choses à lui raconter.

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