Joyce

Toute ressemblance avec une américaine réelle serait purement fortuite.

Professeure de littérature européenne, Joyce, grande, blonde, aux longs cheveux bouclés, soigneusement coiffés en une queue de cheval, n’a jamais quitté Boston. Elle aime sa vie, son appartement blanc et lumineux face à la baie, sa belle bibliothèque de bois blond qui couvre tout un mur de son grand salon. Joyce a du goût, le goût des choses sobres et chères. 

La littérature européenne emplit ses jours et ses nuits. Aucun roman, qu’il soit français, anglais, allemand ou italien n’a échappé à son étude. Et pourtant Joyce, à bientôt quarante ans n’a encore jamais posé pied en Europe. Ce continent pétri de culture, de monuments, de grands peintres, grands compositeurs, grands ancêtres mais dépourvus de modernité et peut être de futur. 

Cet été Joyce ne fera pas son traditionnel trekking dans les Appalaches. Elle fera le tour de l’Europe. 

Elle a relu Malaparte, Aragon, Thomas Mann, Oscar Wilde, et aussi Kafka, Wittgenstein, et Hemingway car il a raconté Paris. Joyce n’aime pas l’après guerre, début selon elle de la décadence de la littérature.

C’est si petit l’Europe, combien d’Europe peut on poser sur l’Amérique du Nord ? Joyce n’y avait jamais réfléchi. Elle décida de se déplacer en train.

Joyce n’aime pas l’imprévu. Ou atterrir? Paris a mauvaise réputation, Londres n’est pas sur le continent, Bruxelles et Francfort trop au nord. Restaient Vienne ou Genève. Elle se décida pour Genève.

De Genève elle prit le bateau et posa ses valises au Beau Rivage, à Lausanne. Elle aima beaucoup le Beau Rivage, il était tellement comme dans les livres.

De Lausanne elle décida d’aller vers Turin, ses amis lui avaient déconseillé cette ville industrielle où on fabriquait des autos à la chaine. -Va à Milan tu y verras le chic italien. Elle prit le train Lausanne Milan mais continua vers Turin. Descendre du train à la gare de Porta Nuova fut un éblouissement et une déception. Pourquoi donc ces italiens copiaient-ils ce que les Américains faisaient de plus laid ? Pourquoi ce centre commercial masquant toute la beauté du bâtiment ? Comment croiser, dans cet amas de marchandises bon marché, les fantômes des italiens en partance pour Naples puis pour l’Amérique ?

Elle avait réservé une chambre dans un petit hôtel près de la Plazza di la Républica, un collègue, d’origine italienne, lui avait conseillé ce quartier. L’hôtel était typique, rien ne semblait avoir changé depuis des lustres, pas d’ascenseur, pas de climatisation, un escalier en bois ciré très raide et pas de porteur pour les bagages. Joyce se douchait deux fois par jour, et se changeait tout autant, elle avait de lourdes valises. Bonne surprise le personnel parlait anglais.

Tous les matins il y avait un grand marché sur la place et dans Les Halles qui l’entourent. Joyce y vit, toucha, sentit tout ce que le Piémont produit de plus goûteux. Viande, poisson, fruits et légumes colorés et odorants, fromages encore plus odorants, pains et pizza dorés. Joyce pensa à Haymarket à Boston où, soucieuse de bien manger, elle se rendait tous les jours.

Fatiguée, elle avait mal dormi, le lit grinçait et les voisins de l’immeuble d’en face passaient une partie de la nuit sur leur balcon, Joyce s’installa à une terrasse pour déguster le fameux café italien. La table près d’elle était occupée par deux femmes et un jeune homme. Il lui semblait que l’une des deux femmes s’exprimait en italien, et que l’autre lui répondait dans ce que Joyce pensait être de l’arabe. L’histoire devait être drôle car tous riaient de bon cœur. Joyce n’aime pas ne rien comprendre et ne pas être comprise. En Suisse tous lui avaient parlé dans un anglais impeccable. Ici dans ce quartier coloré, elle commençait à se sentir perdue. Soudain elle réalisa qu’elle était la seule blanche de la terrasse.

Un jeune homme, teint très mat, chemise blanche, pantalon noir bien moulant et cheveux parfaitement enduits de gel, lui déposa délicatement son café, accompagné d’un petit verre d’eau, sur la nappe à carreaux délavée. C’était donc cela l’Europe ? Tout le monde y côtoyait tout le monde ? Elle eut honte de ses pensées, rougit, regarda autour d’elle. Les conversations continuaient, bruyantes et gaies, personne ne se souciait d’elle.

Soudain, elle avait hâte de quitter cet endroit. Le café était trop fort, imbuvable à son goût. Dans sa hâte elle versa tout le contenu du verre d’eau dans la tasse. Elle obtint un improbable breuvage de café à l’eau gazeuse qui lui resta sur l’estomac.  Elle jeta une pièce d’un euro sur la table et quitta la terrasse, le cœur au bord des lèvres, tentant de garder un minimum de dignité.

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