Le soldat et le Panthéon

Jean Marie, mon grand père, aujourd’hui, derrière Maurice Genevoix, tu es entré au Panthéon. Tu n’as pas écrit ‘Ceux de quatorze’ tu l’as vécu. Tu avais un cheval, les gendarmes sont venus le chercher. Tu aimais les chevaux, tu seras versé dans la cavalerie. Verdun, la Somme, Craonne… attelé à une cantine tu serviras la soupe et le rata. Tes chevaux mourront sous la mitraille, et toi tu finiras, jusqu’au tréfonds de Balkans, sans une blessure.

Au fond des tranchées tu écriras des centaines de lettres à ta Rose. Tu lui demanderas de t’attendre. Tu le sais, tu reviendras dans ton village. Ta Rose t’attendra, droite derrière le comptoir de son café où elle ne sert plus guère que des veuves, des mères inconsolables, des fiancées qui courent après le facteur. Et des vieux, des qui ont fait la précédente, des qui sauraient bien comment la gagner celle ci, si seulement on leur demandait leur avis.

Jean Marie, mon  grand-père, un soir d’été, de1919, tu pousseras la porte du café. Entier, tes deux bras, tes deux jambes. Ta Rose te trouvera tout pareil qu’avant, si ce n’est ce voile dans ton regard. Rose ne pleurera, pas, elle te prendra par la main pour aller voir le maire, puis le curé, il est bien temps de se marier. Il y a tant de femmes sans homme au village. Tu reprendras ta place, derrière le comptoir,  le dimanche matin tu iras au monument aux morts, remerciant Dieu, ou le diable, de ne pas y avoir gravé ton nom.

Le courrier officiel sera formel, tu n’étais pas vraiment allé au front, tu avais servi la soupe et le rata, tu avais vu tes chevaux mourir mais tu n’étais pas un ancien combattant, tu n’auras pas de pension. Tu ne feras pas appel de la décision du ministère, nouvellement créé, des Anciens Combattants. Tu jetteras la lettre dans le feu, tu penseras que décidément la paix était moins fraternelle que la guerre.

Une guerre plus tard, tu recevras un nouveau courrier. Un gouvernement généreux, né des grands idéaux de la Résistance, t’enverra un dossier de demande de pension d’ancien combattant.  Le feu brulait dans la cheminée, tu y jetteras cette nouvelle lettre. Tu penseras que décidément il faut beaucoup de morts pour émouvoir les gouvernants.

Jean Marie, mon grand-père, tu ne m’as pas lu de contes de fée, tu m’as montré les étoiles dans le ciel de Bretagne les soirs d’été. Tu as imité les chants des oiseaux, tu m’as chanté de vieilles chansons de soldat… Quand je te demandais comment tu connaissais si bien les étoiles, tu me répondais doucement – j’ai dormi cinq ans à la belle étoile.

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