Fulgence

Ma première nouvelle complète, un grand père, moitié réel moitié générique de tant de marins bretons.

Fulgence

            Le parc s’étend à perte de vue autour de la maison de retraite de la marine, au loin la mer. Le temps est clair ce matin.

            Fulgence se retourne dans son lit. 5H25, le plancher craque, l’officier de quart sera là dans quelques minutes. La nuit a été calme. Les nuits sont calmes depuis que la guerre est finie, alors le Pacha s’ennuie. Pour son dernier commandement il aurait aimé amarrer sa frégate dans la rade de Brest mais l’ordre est formel: Toulon. Fulgence déteste Toulon, ce cloaque chauffé au soleil. Le long voyage en train, rentrer au pays par la terre. Décidément il est temps de poser le sac, cette marine là n’est plus pour lui. Demain soir ils seront tous là, alignés sur le quai de la gare. Luc aura obtenu une permission, il a choisi Saint Cyr, l’imbécile, ridicule dans son uniforme emplumé. François  va se marier, il a fallu avancer la date, enfin la couturière aura fait des miracles. Quelle inconscience avec sa feuille de route pour Saïgon.

            La lettre de Julie, ouverte sur la table de nuit. Julie, sa Julie, son feu follet, promise à tous les plaisirs. Julie est entrée au couvent. Le mot se détache en lettres capitales IRRÉVOCABLE.

            Madeleine ne sera pas là. Mère exemplaire elle a accompagné ses enfants à chaque retour, chevillée à son sens de devoir. Madeleine a conduit sa fille dans son couvent lointain « Le Mont St Odile » mais pourquoi si près des allemands? Puis Madeleine s’est enfermée dans sa maison loin dans les terres.

La grande Aurore, elle lui a fait de beaux enfants puis elle les a oubliés là. Quelle idée aussi d’épouser une femme plus grande que lui. Les enfants étaient petits alors Aline, « sœur Aline » comme l’ont très vite baptisée les grands, Aline a tissé sa toile, discrète mais indispensable, sur la maisonnée. Aline est sur le quai, un peu en retrait derrière les uniformes et les capelines claires; dans l’ombre pour  pas réveiller le petit paquet qu’ elle serre dans ses bras. Fulgence sourit. Il pose son sac mais il a encore beaucoup à faire.

II

            « -bonjour Monsieur Fulgence, bien dormi? Grand jour aujourd’hui hein? »

Comme chaque jour la grosse Henriette est entrée dans la chambre sans frapper. Le samedi et le dimanche la grosse Henriette se repose, alors c’est Lucette, sa fille, qui le réveille. Mais aujourd’hui Henriette est là. Lucette s’est mariée hier. « Ah monsieur Fulgence c’était une belle noce, avec tous les gars de la marine qui faisaient cortège! Ça épouser un marin tout de même! Hein Monsieur Fulgence c’est pas vous qui me direz le contraire. Sûr le Loïc il est que quartier maître. »

« Ben oui Monsieur Fulgence, vous avez pas oublié, ils viennent tous aujourd’hui. Vous ferez bien un petit effort non? Ça les rend malades de vous voir comme ça. »

Henriette, le vieux c’est comme une dernière étincelle, elle le sait qu’il n’est pas sénile mais devant la famille elle se tait; après tout il doit bien avoir ses raisons. Elle, elle les trouve bien plus rances que lui. Les trois vieux, toujours en grand uniforme. Les filles toujours vêtues du même tailleur Chanel depuis leur mariage, et les jeunes qui viennent saluer l’ancêtre au pas de charge, sans même ôter leur chewing-gum.

« Allez Monsieur Fulgence il va falloir se préparer, j’ai brossé votre plus belle vareuse. Elle va être trop grande à présent, vous manger plus rien. »

            Henriette s’affaire, ses grosses mains rouges ont des gestes tendres et précis; mais de quoi parle t’elle? Pourquoi seront-ils tous là? Aujourd’hui c’est au tour de Marc de raconter la semaine. Vingt ans que ça dure, un enfant par dimanche. Arrivée 11h30 à l’heure du Porto, départ 15H à l’heure de la sieste. Mais aujourd’hui Henriette s’affaire car aujourd’hui est un grand jour pour toute la famille. Fulgence a cent ans.

III

Fulgence somnole, trop de bruit, de champagne, trop d’ émotion aussi. Il ne le dira pas mais c’est quand même une belle famille. Pour la première fois depuis trente ans il n’a pas pensé à Yann, Yann ce fils qu’il n’a pas su aimer. Fulgence sursaute Yann ou est Yann? Les autres les bons enfants  qui l’entourent, inquiets, il ne les voit plus, il s’en moque, ils peuvent bien aller au diable, ils n’ont même pas su retrouver ce petit frère perdu, pas su ou pas voulu peut être. L’aïeul s’agite, vite le médecin, il ne va tout de même pas mourir le jour de ses cent ans! Fulgence tempête maintenant non il ne va pas mourir; il veut qu’on le laisse maintenant, qu’ils aillent tous au diable, il n’a pas besoin d’eux, Henriette est là et c’est bien assez. Fulgence appelle son fils qui ne l’entend pas.

IV

            20H déjà, Yann heureux comme chaque soir après une journée de travail, se lève, enfile son manteau, éteint son ordinateur, la lampe de bureau, le grand lampadaire en acier brossé que ses employés lui ont offert pour ses 50 ans, puis le grand lustre de ce bureau directorial qu’il occupe maintenant depuis cinq ans. Comme chaque soir, il est le dernier à quitter  l’immense bâtiment de verre qui abrite la florissante société qu’il dirige. Comme chaque soir son chauffeur l’attend et comme chaque soir quand la voiture démarre il a hâte de retrouver sa famille, l’autre moitié de sa vie, Lisa qui a partagé les doutes du jeune émigré, qui lui a enseigné la langue de ce pays, ce pays qui l’a hissé au plus haut  de ses rêves. Ses enfants que tous s’accordent à trouver beaux et intelligents et cet appartement paisible niché au milieu d’un parc dans cette banlieue chic et tranquille. Comme chaque soir Yann pense qu’il y a trop  de circulation, que son chauffeur ne roule pas assez vite, alors pour oublier le trajet il somnole, la tête vide.

            Soudain Yann sursaute, une voix oubliée mais pourtant familière s’impose à lui. Une voix rauque, impérieuse, cassée qui s’exprime dans une langue reniée. Faible puis plus assurée la voix s’impose à lui, le dialogue se renoue, la rancune s ‘efface. Yann tape à la vitre qui le sépare du chauffeur:

« Oui monsieur? »

«A l’aéroport s’il vous plaît. »

« Bien Monsieur. »

            Le chauffeur est parti, Yann est seul dans l’aéroport quasi désert. Il aura un vol direct dans une heure, demain matin il sera en France.

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