Le vendeur de rêves

Texte écrit à partir de photos de dormeurs.

Depuis des années je vis dans ce jardin. Mon travail ? Regarder les gens dormir. Les espionner dans leur sommeil, extraire leurs rêves, puis les vendre à des romanciers en panne. Le rêve pour un romancier c’est pain bénit, ça n’appartient à personne. Alors je déambule jours et nuits, je ne dors jamais. J’ai peur de rêver, je vends les rêves des autres pas les miens.

Lui là las, sur sa moto, je l’aime bien, il en a plein la tête des rêves. Sa moto c’est son seul bien, avec ça il rêve qu’il soulève les plus belles filles du bord de mer. L’autre nuit, la fille elle devait être tellement canon, il était si excité, que j’ai dû le réveiller, il allait tomber de sa selle.  J’ai hésité, en le réveillant j’ai perdu son rêve, un bon manque à gagner, mais c’est un bon fournisseur.

Plus loin il y a Martin, le seul dont je connais le nom, avec Martin, quand il n’est pas complétement défoncé au gros rouge, on discute. Il lui manque une jambe, il me dit qu’il a fait la guerre, laquelle ? il ne sait plus bien, il y en a eu tant, une guerre quoi, où il a laissé sa jambe. Ses rêves racontent une autre histoire, une histoire de bagarre sur le port, une fille, une bagarre pour une fille ? Le truc avec Martin c’est qu’il fait toujours à peu près le même rêve, la castagne, la fille en robe garance, elle court pour échapper à la horde, Martin crie son nom, Jessica ou quelque chose comme ça, il tombe de son banc, et se réveille en jurant.

Je devrais laisser tomber Martin, son unique rêve je l’ai vendu des dizaines de fois.

Regardez là-bas, tout au fond du parc, le type endormi sur sa toile à matelas. Lui il ne dort jamais, il s’assoupit comme ça sur son ouvrage, cinq minutes, dix parfois, pas le temps de construire un rêve. Je le plains, ça lui ferait du bien de rêver un peu. La semaine dernière quand le livreur est venu chercher la marchandise il sommeillait. L’autre en a profité pour balancer le ballot de toile dans son tuktuk sans le payer.

J’allais l’oublier celui -ci, tout au fond du parc, vous voyez la grande maison, la fenêtre toujours allumée au rez de chaussée ? Lui c’est mon meilleur client, aucune imagination. Ça ne l’empêche pas de pondre de gros romans tous les ans, d’être très riche. Ce qu’il ne sait pas, c’est que même à travers la vitre, je lui pique ses rêves. Je les vends à un autre fainéant de l’imaginaire qui en fait de beaux poèmes.

Un jour ils se sont rencontrés lors d’un pince fesse littéraire, le romancier a dit au poète

  • C’est fou on ne s’est jamais vu et pourtant vos poèmes c’est tout moi.

2 réflexions sur “Le vendeur de rêves

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