Migrations

Les loups by SEA 162 street art la karriere http://villart.fr/actu/

La neige est tombée. Avant j’aimais bien la neige. Ma fourrure est si belle en hiver. J’étais bien tranquille, tout seul là haut, les petits bien au chaud dans la grotte, pas un humain à l’horizon. La montagne pour nous les loups.

La pitance était plus maigre, quelques lièvres imprudents, qui n’avaient pas eu le temps de retrouver leur terrier. Un cerf et c’était la fête. En ce temps là les hommes nous craignaient. Ils avaient tort, la viande d’humain c’est bien trop coriace.  Une fois, j’étais vraiment affamé, j’ai mangé un enfant. Ça a fait toute une histoire chez les hommes. Ils ont battu la forêt pendant des jours, armés de fourches, de bâtons, ils fouillaient partout, criant, hurlant mort au loup.

L’humain est mauvais joueur, il perd l’un des siens, et le voilà parti en guerre. Un enfant perdu, il lui faut toute la meute. Et encore s’il ne partait en battue que quand je lui bouffe un gosse. Une poule, un mouton et c’est déclaration de guerre. Pas de quartier, exterminez moi ce loup malfaisant, cet assassin, ce parasite, ce nuisible !

L’homme déteste la concurrence. Il peut manger ses poules, ses lapins, ses moutons, ses semblables même, en cas de nécessité, mais halte là, pas de partage, le reste de l’animalité serait bien avisé d’être végétarien.

Il y a un siècle j’ai quitté la France. Trop d’humains, et surtout des nouveaux humains, avec des armes à feu.  L’arme à feu c’est pire que tout, c’est pas loyal.  Avec ça l’humain peut m’abattre bien tranquillement, à distance. Plus de combat, zéro chance.

Je suis parti plus loin, plus haut. Mais voilà, on a été trop nombreux à migrer.  Il a fallu repartir. Un vieux loup nous a dit:

Retournez en France, les humains ont changé, enfin certains humains, entre eux ils s’appellent les Verts, les écolos, et plein d’autres noms rigolos.  Et on dit qu’ils aiment les loups. Au moins de loin, d’ici qu’ils nous prennent pour des chiens !     

On s’est mis en route au début du printemps. Les petits étaient contents. Enfin un peu de changement. Il y avait des moutons partout. Déjouer la vigilance du Patou était un jeu. On était quinze, il était tout seul. On s’est fait quelques beaux festins. Les petits grandissaient, j’étais fier j’avais une belle meute. Nous étions heureux comme un loup en France.

Le vieux loup avait raison. Des humains nous aimaient, comme ils aimaient les ours. L’ours étant un paresseux ils en avaient pris dans les Carpates pour les déposer dans leurs montagnes ! Ça nous faisait bien rigoler ce pachyderme qui pouvait même pas se déplacer tout seul. Notre nouvel ami l’écolo il en faisait pas un peu trop ? Quant à l’ours qui se laissait faire total mépris.

Pourtant le vieux loup c’était bien un peu trompé. L’écolo vert, ou vert de gris, était bien notre ami pour la vie, mais il n’avait pas exterminé l’autre, le chasseur.

Le, qui nous hait depuis qu’il inventé l’élevage de bétail.  

Le, qui transforme sa peur en rage.

Le, qui, ne pouvant tuer son voisin, tire sur tout ce qui porte plumes ou poils.

Il ne savait pas le vieux loup. Le chasseur de ce siècle-ci est encore mieux équipé. Il monte dans la montagne, confortablement assis sur le cuir moelleux du bovin qu’il a bouffé au déjeuner. Son engin fait un bruit d’enfer, traverse les ruisseaux, massacre les prairies. Le chasseur moderne tire à cent, deux cent mètres de sa cible, même la nuit.

Ce soir je suis seul, je hurle à la mort, la montagne renvoie l’écho de cent loups désespérés. Je suis si vieux, chasseur infernal pourquoi te manquait-il une dernière cartouche ?

Au petit matin, épuisé, j’ai cessé de hurler.

Soudain, j’ai senti un souffle chaud sur mon museau. J’ai ouvert un œil, je n’étais pas réveillé.

Ma louve, ma vieille compagne, mes petits, vous êtes là ! Venez que je vous lèche, alors le chasseur vous a manqué ! Vous êtes tout chaud, vous devez avoir faim. Écoutez, vous entendez la clochette au loin ? Il y a un troupeau de moutons. Que je suis content, que je suis content ! Mais les petits, pourquoi vous vous cachez derrière votre mère ? Et toi ma louve tu es bien distante, et mes petits, vous êtes bien petits, ma vue a baissé à ce point ? Dis quelque chose ma louve.

Bonjour vieux loup, tu m’as l’air bien seul. Je ne suis pas ta louve, et ceux-ci ne sont pas tes petits, et oui nous avons faim, un bon mouton bien dodu ne serait pas de refus. Je te raconterai mon histoire après. Nous ne tenons plus sur nos pattes.

(Dégustation du mouton)

Dis-moi Louve, tu n’as donc pas de loup ?

Non vieux loup, je viens de loin, des Vosges. Tu vois où c’est les Vosges ? La ligne bleue des Vosges ? Tout ça ? Non bien sûr tu es un loup du sud toi.  Les Vosges c’est une contrée désolée. Il y a plus grand chose à manger, pas de moutons, que des petites bestioles, des lièvres, des campagnols. Tu imagines, les petits ils avalent ça tout rond et ils ont encore faim. Là bas dans les Vosges les hommes s’ennuient, ils ont plus de travail. Alors ils chassent, comme ça pour le plaisir. Ils ne mangent même pas tout ce qu’ils chassent.

Un soir, j’allaitais les petits, j’ai entendu un grand claquement, puis des rires. J’ai attendu toute la nuit. Au matin, j’avais faim, je suis sortie de la grotte, les petits dormaient, mon loup était là, un peu plus bas, étendu dans les feuilles mortes. Les hommes n’avaient même pas pris la peine de l’emporter.

Voilà vieux loup, maintenant on est là. On a traversé le Jura. On s’y serait bien installés mais on a croisé le lynx solitaire, on était épuisés, il nous a donné sa chasse du jour à condition que l’on continue notre route. Il nous a dit – j’ai entendu dire que là bas plus au sud il y avait un vieux loup, allez-y il vous recueillera, il a perdu sa meute. Alors vieux loup, voilà, on est au bout de notre chemin.

Louve, toi et tes petits êtes les bienvenus ici. J’irai vous chercher à manger le temps que les louveteaux grandissent. Après tu devras te débrouiller. Je ne veux plus de nouvelle famille. Je ne veux plus voir mourir les jeunes loups.

J’attends la balle du chasseur, je sais qu’il me trouvera un jour prochain.

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