Requiem pour une …voiture

Je suis née en 2002, ça fait donc dix-huit ans que je suis dans la famille.

Marcel, il était bien fier en sortant du garage derrière mon volant. Il m’a dit que je serai sa dernière, – tu comprends, j’ai soixante-dix-sept ans, alors peut-être que tu me survivras.

Moi ça me faisait pas rire, l’idée de lui survivre. J’ai tout de suite senti qu’il allait m’aimer vraiment, me bichonner, veiller sur ma santé, me laver régulièrement. Avec Marcel, vraiment j’étais bien tombée. Il conduisait vite, un peu trop, disait sa femme. Du genre râleur sa femme, à jamais le laisser choisir son itinéraire alors qu’elle ne savait même pas lire une carte routière!

Au lendemain d’une tempête Marcel eut l’idée de monter sur le toit du cellier pour vérifier que tout allait bien. Il n’avait rien de cassé mais il se mit à vieillir à grande vitesse. Courbé, agrippé à sa canne, il s’obstinait à cultiver son jardin mais ne me sortait plus que pour le nécessaire. Moi la belle routière, comme disent les vendeurs, j’étais assignée aux courses hebdomadaires au supermarché. Vingt kilomètres aller-retour. Une fois par semaine. Parfois le dimanche, un déjeuner chez le fils, cent-vingt kilomètres aller-retour, rentré avant la nuit, comme si mes phares n’étaient pas puissants!

J’avais neuf ans quand la femme grincheuse de Marcel partit finir ses jours en maison de retraite. A moi ça me donna un regain de jeunesse. Toute seule avec Marcel, trois fois par semaine, direction la maison de retraite. Cinquante kilomètres aller-retour. Puis sa femme mourut. Marcel et moi vieillissions ensemble, moi dans mon garage, lui dans sa grande maison.

Toi, sa fille, tu venais passer quelques temps avec Marcel à chaque vacances. Tu aurais bien aimé venir en train mais Marcel refusait toujours que tu me conduises, enfin je crois que jamais tu n’as osé lui demander. Un jour Marcel décida qu’il ne conduirait plus. Tu étais venue pour deux jours, en train. Il te donna mes clés.

Tu m’as plu tout de suite, je te sentais à l’aise avec moi, comme si on se connaissait depuis ma naissance. Quand, à son tour Marcel mourut, tu fus la seule à demander ce qu’il adviendrait de moi. Ce n’était pas le moment, il fallait attendre, voir le notaire. Je restais dans mon garage. Alors tu décidas que maintenant tu viendrais en train, que nous irions ensemble en promenade l’été. Je t’attendais avec impatience. Chaque semaine j’avais droit à une sortie avec ton frère ainé. Je sentais bien que pour lui c’était juste un devoir. Bientôt il me prit pour une camionnette, il jetait toutes les vieilleries de la maison dans mon coffre et direction la déchetterie municipale. Plus d’entretien, de petit coup de chiffon, de lavage régulier, je dépérissais sous la vieille poussière.

Enfin ma délivrance arriva. Le notaire en avait fini avec ses procédures. c’était l’été, tu me promenais d’un bout à l’autre de la Bretagne, à la mer surtout. Un matin tu m’a même offert un grand lavage. Deux semaines de bonheur qui allaient se terminer comme tous les ans en retour à la corvée de déchets. Et là je t’entends dire à toute la famille réunie dans le jardin – J’ai besoin d’une voiture, je repars avec la Laguna à la fin de la semaine. Libérée, délivrée, j’avais un nouvel amour, et toi tu étais jeune, je n’allais pas te survivre.

Trois années de bonheur. Nous avons traversé la France d’ouest en est. Tu as collé sur mon pare-brise, un drôle de truc magique qui ouvre les barrières des autoroutes. Nous avons sillonné les routes sinueuses des montagnes du Jura, fait escale devant de vieilles églises, près des lacs où tu te baignes. Et quand il n’y a pas de train pour traverser la France dans l’autre sens tu me fais confiance et nous voila reparties. Tu m’as même offert de petites escapades hors des frontières, ô pas bien loin, l’Allemagne, la Suisse.

Ce printemps tu m’as fait un grand cadeau. Mille-cinq-cent kilomètres aller-retour pour aller voir ton grand fils à Toulouse en plein confinement national. toi et moi toutes seules ou presque sur les autoroutes. Ça t’amusais tellement qui tu m’as pris en photo au pied de la chaine des Puy, perdues au milieu du Massif Central.

Et puis, j’ai commencé à dérailler, un peu, une pièce par ci, une pièce par là, la vitre qui ne se remonte plus, les freins qui vont bientôt défaillir, j’ai plus la pèche, je m’essouffle à la moindre cote, tu n’as plus confiance, je te sens stressée au moindre bruit. Souvent tu me laisses dans la rue, tu aimerais que quelqu’un me vole, ça te simplifierait la vie. Même les courses tu les fais en vélo. Je suis jalouse de ce petit chose d’un rouge rutilant muni de sa batterie électrique. Maintenant c’est lui que tu chouchoutes. En plus il te fait de belles jambes.

Ce matin quand nous sommes parties, j’étais contente, j’avais des fourmis dans les roues. Tu ne m’avais pas emmenée en vacances! Nous avons roulé un kilomètre, tu m’as posé devant un grand garage, sans un mot. Une jeune demoiselle est venu vers moi, elle m’a inspecté sous toutes les coutures, sans un mot aimable. Je t’ai attendu longtemps.

Tu as mis du temps à me le dire, aujourd’hui dimanche treize septembre 2020, c’est notre dernière sortie. Je t’ai emmené à ton lac préféré. J’ai eu du mal à monter la grande cote. J’ai senti ton angoisse quand mon compteur est descendu jusque trente kilomètre heure. Je sais que tu as passé une bonne journée, je t’ai attendu patiemment et t’ai ramené chez toi encore une fois. En arrivant tu as vidé tout ce qui trainait dans mes vide-poches, tu as retiré ton boitier magique collé à mon pare-brise, et tu m’as laissé dans la rue.

Demain tu me déposeras au grand garage, moi la Laguna, au prénom évoquant Venise, tu m’abandonnes au profit d’une demoiselle pas fichue d’avoir un vrai nom; C4, une lettre et un chiffre! La demoiselle qui m’a contrôlè assure que je continuerai de rouler, ailleurs, loin des routes soyeuses de nos pays. Je vais finir ma longue vie sur des routes défoncées loin vers l’est, là où les hommes savent encore réparer des voitures avec du fil de fer.

Je ne t’en veux pas vraiment. Nous les machines nous savons que notre vie et mort dépendent de votre bonne volonté. Ma vie fut confortable, tu m’as offert trois belles années de découvertes. Profite bien de ton nouveau carrosse, plus neuf, plus performant, plus moderne que moi. Garde le longtemps.

Bon vent, bonne route.

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