Déconfinée pas libérée

Dimanche 17 mai

Une semaine de vie, ni normale ni anormale se termine. Depuis lundi nous sommes déconfinés mais pas libérés. En zone rouge nos droits sont en principe identiques aux zones vertes, droit de sortir sans restriction de temps ni attestations. La laisse est rallongée, cent kilomètres autour de son domicile.

 La dernière semaine de confinement, je me réjouissais de la longueur du rayon autour de ma niche. Et une semaine plus tard ? Quelle différence avec la précédente ? Pas grand-chose. J’ai retrouvé ma salle de cours virtuelle, Zoom, la boite de courriel qui se remplit d’exercices que je ne corrigerai pas. Le tableau Excel, feuille de présence à renvoyer chaque soir. Une petite semaine, lundi et mardi je n’avais pas de cours. Dès le mercredi matin les questions fusent – madame c’est quand qu’on revient en cours ? On se reverra cette année ? C’est vrai qu’il n’y a pas de notes pendant le confinement ? Je n’ai pas plus de réponses qu’il y a deux semaines. Personne n’a de réponses, il y a ceux qui croient savoir, ceux qui sont dans la confidence d’on ne sait qui, ceux qui se croient obligés de répondre quelque chose. J’ai choisi d’admettre mon ignorance, cela me simplifie les choses, je n’ai pas à me souvenir de ce que j’ai affirmé.

La fin de la semaine est arrivée, je n’ai pas profité de ma nouvelle liberté, pas vu de différence avec la semaine dernière. Je suis allée au marché le jeudi matin, j’ai acheté un café chez la boulangère, bu ce café avec Delphine sur une terrasse en bois prés de la collégiale, apporté sa belle batavia à Marie France. Je me suis obligée à faire le tour de la ville à pieds alors que je n’en avais plus envie. Le confinement et ses promenades de petits vieux autour de chez soi auront réussi à me faire haïr les trottoirs, les rues les places, même les bords de la rivière. Je n’en peux plus de cette obligation, que je me suis donnée, de sortir sans autre but que garder un corps en état de marche.

Le demi déconfinement va-t-il être pire que l’enfermement ? La distanciation physique a engendré la distanciation sociale. Tous ou presque masqués dans la rue, sourire caché, il y-t-il encore des sourires ? La peur a-t-elle gagné ? Les conversations autour de la seconde vague ? inéluctable selon certains, improbable selon d’autres, le virus est saisonnier…

Les symptômes, selon les messages de la radio, évoluent. Un nez qui coule, un mal de gorge, un peu de fièvre, il faut appeler le médecin, rester chez soi, ne plus croiser personne, et attendre le résultat du test, c’est peut-être le covid. Peut-être le covid ? Ces symptômes dont chaque année, d’octobre à mai, chacun s’accommode avec des pastilles au miel, quelques paquets de mouchoirs et, remède suprême, le soir, un bon grog, rhum, rondelle de citron, miel et une bonne suée avant de se glisser sous la couette. Pris en miroir ce discours serait rassurant. L’immunité collective nous l’avons. De la dangerosité du matraquage anxiogène.

 Ai-je peur ? et de quoi ? J’ai peur de ne pas retrouver ma vie, de ne pas continuer ma vie, de ne pas finir ma vie à peu près libre. J’ai peur d’un monde qui acceptera de se déshumaniser sans broncher. Mon avenir, mes dernières années possibles avant l’inévitable descente, condamnées à l’immobilité au nom de la santé ? Ça n’a aucun sens. Le virus ne disparaitra peut-être pas, il faudra vivre avec. Alors on s’y habituera comme on s’habitue au terrorisme, aux étés caniculaires, à la banquise qui fond, aux abeilles qui meurent. Ce virus, comme beaucoup d’autres avant lui, prendra sa part puis, repu, se mettra en sommeil pour un temps plus ou moins long.

Que vont devenir nos enfants ? Nos enfants à qui nous avons fait croire qu’ils étaient libres. Ils s’en sortiront mieux que nous, ils ont compris qu’il ne fallait compter que sur eux-mêmes.

Vendredi, un jeune étudiant, m’a expliqué en termes très clairs, que non, il n’avait pas l’intention de faire carrière. Il travaille depuis dix ans, plutôt des galères, l’armée, des petits boulots, il est brillant, comprend tout avant qu’on lui explique. Abasourdie, je me suis persuadée que, victime du covid il y a deux semaines, il souffrait d’une sorte de fatigue, déprime post maladie. Dans la soirée ses paroles me sont revenues. Le discours était parfaitement construit, logique, implacable. Ce soir-là, dans mon canapé je me suis dit qu’il a raison, que nous n’avons offert à sa génération, qu’un sens de la survie en milieu hostile. J’aimerais avoir des nouvelles de ce jeune homme dans quelques années, savoir comment il navigue, s’il s’épanouit dans le chemin qu’il se sera choisi. Pour l’heur je le remercie d’avoir osé cette franchise avec moi, soi-disant représentante de la transmission utilitaire des connaissances nécessaires à la mise dans les étriers pour quarante ans de bons et loyaux services. Carriériste avortée, je me plais au contact des bancals, des non assimilables, des lucides, de tous ceux qui, un peu fêlés, laissent passer la lumière. (D’après Michel Audiard -Heureux soient les fêlés, car ils laisseront passer la lumière.) Suis-je d’autant plus ouverte à ce discours qu’il résonne avec celui de mon fils, à peu près du même âge ? Devrais-je m’inquiéter de cet état d’esprit ? rationnellement, je le devrais. Je ne peux m’empêcher de faire confiance à leurs capacités d’invention. Auront-ils l’imagination nécessaire à la construction de leur choix de vie ? Il me reste une crainte, que ne trouvant aucune voix entre la notre et leur rêve, ils ne fassent que survivre, voire à nos dépens.

Lundi 18 mai

Le premier week-end de déconfinement est passé, sous un soleil d’été. J’ai une voiture, je peux en profiter. Le train n’est pas une option, il y en a si peu et pour si peu de destinations. A défaut d’aller voir la mer, mes cent kilomètres m’offrent un lac. Vouglans est un faux lac, un barrage sur l’Ain, rivière de montagne du Jura. A sept-cent mètres d’altitude, la chaleur est agréable. Un peu de monde sur les parkings, des familles, des enfants qui courent, heureux de pouvoir enfin s’ébrouer. Un rassemblement de voitures de collection, réunis au bord du lac pour la photo, repartent en pétaradant. Ils devaient piaffer d’impatience depuis des semaines.

La plage est longue, il y a de la place pour s’asseoir ou s’allonger. Pas de maréchaussée à l’horizon pour m’obliger à me mettre en mouvement. J’ai un livre dans mon sac. Je préfère contempler le lac dans son écrin de roches et de verdure. Je redescends le soir à peine apaisée par cette escapade sans bière fraiche en terrasse, j’ai traversé des villages aux restaurants et hôtels aveugles, tous volets clos.

Ce lundi, troisième journée de formation à distance. Nous posons la question de se revoir à Lyon en juin. Une participante admet avoir développé le syndrome dit de la cabane. En l’entendant je comprends que je développe le syndrome du lion en cage, tant pis si contrairement à celui de la cabane, il ne semble pas recensé par la médecine, peut-être pas politiquement correct.

Cette matinée de formation nous a offert deux jolis moments d’écriture. L’un sur le narrateur seul éveillé se promenant parmi des endormis, le second, le confinement en s’inspirant d’une série de tableaux et d’une liste de verbes. Cette consigne a libérée de moi un flot de rage salutaire.

Le confinement, je te parle.

Toi le confinement, tu m’emmerdes.

Tu m’empêches,

Tu me détruis à petit feu,

Tu uses ma relation au monde,

Tu grignotes mon espace, 

Tu m’obliges à tricher.

En une annonce péremptoire tu as fermé mon univers,

Tu as éliminé mon équilibre instable,

Tu as décidé d’anéantir ma vie, mes amours, mes amitiés, mes petites joies du quotidien…

Tu m’as interdit de gouter le soleil du printemps sur ma peau blanchie par l’hiver,

Tu m’as laissée désemparée, à contempler des heures, des jours, des semaines, l’immeuble d’en face, façade vide et noire d’un bâtiment de bureaux déserté.

Tu ne m’as laissé pour toute verdure que les arbres mutilés de l’avenue sous mes fenêtres.

Toi le confinement, tu m’emmerdes.

Tu as cru me séduire,

Tu m’as fait croire que tu me protégeais,

Que si je tenais autant de temps que nécessaire je serais épargnée.

Ce matin de mai tu te retires, sur la pointe des pieds.

Je suis si fatiguée que je me réjouis à peine.

Toi le confinement

Tu es comme le diable,

Tu te caches dans les détails, zone rouge, pas de nature, de verdure.

Tu me condamnes encore aux façades grises des rues de la ville.

Tu as ouvert ma porte en noir et blanc.

Tu me veux masquée, le bas du visage couvert de fleurs, fruits, couleurs chatoyantes, humeur printanière, factice, sous mes yeux attristés.

Tu as conquis le monde,

Tu ne vas pas lâcher ta proie de sitôt.

Toi le confinement, dis-moi

Quand vas-tu t’orner du beau préfixe -DE, en lettres majuscules ?

Pas ce petit -de- demi portion, frileux, mesquin, prêt à retomber dans l’abîme à la moindre incartade ?

Toi le confinement,

Tu t’amuses comme un fou.

Tu te nourris de ma peur.

Tu es une sangsue.

 Semaine II

Copié coller de la semaine une, elle-même quasi copié coller des huit semaines précédentes ou presque. Il faut envisager le retour au travail sans télé devant travail. Comment ? aucune idée. Des réunions s’annoncent, valider le protocole d’accueil des élèves et du personnel. Document de quarante pages concoctées dans le secret le plus absolu par trois membres de la direction qui ne semblent guère au fait de la configuration de certains bâtiments. Maitre mot, toujours le même – distanciation, au moins physique. Ne pas s’approcher de nos élèves, ne pas les laisser s’approcher les uns des autres. Pour détendre l‘atmosphère lors d’une première réunion j’ai osé demander s’il faudrait sanctionner un couple d’étudiants se tenant par la main dans la cour. Non si c’est vraiment un couple, je n’irai pas vérifier.

Démonter les bancs, et si pas possible les rubaliser, afin que personne ne s’y pose. Rubaliser, encore une création de la crise. Je dois reconnaitre qu’il m’a fallu pas moins d’une minute pour le saisir. Rubaliser, action d’entourer d’un ruban. Un ruban, c’est festif, ça met une note de couleur dans les cheveux, ça finit un paquet cadeau. Le ruban soyeux arraché par de petites mains impatientes, déroulé délicatement par des mains aux ongles soignés, conservé précieusement dans le tiroir d’une commode, redécouvert des décennies plus tard quand il faut vider la maison.

Le ruban version coronavirus est en plastique, rouge et blanc, acheté en rouleau de cinquante mètres, en attendant de finir déchet, au mieux au recyclage, au pire dans la nature pour des siècles. Son rôle ? Matérialiser une interdiction. Le lieu interdit est entouré, fermé. La rampe de l’escalier, patinée par des siècles de mains, ruralisée, les bancs de pierre de la cour, indéboulonnables, rubalisés, les urinoirs, rubalisés. Marcel Duchamps aurait crié au génie, Jeff Koons doit être jaloux, il y aurait pensé avant nos technocrates, le rouleau de ruban aurait atteint les sommets de l’art lucratif.

Ce déconfinement, qui entre dans le dictionnaire, nous réserve un florilège de règles, règlements, injonctions, obligations, du franchement comique au pathétique. Capté au vol en écoutant la radio, la plage en mode dynamique. Il faut entendre dynamique comme opposé de statique et non pas de mou ou sans ambition. En clair il est interdit de poser ses fesses sur le sable. Nous sommes en mai, loin des grandes transhumances estivales, poser sa serviette à plus d’un mètre de son voisin n’est pas un exploit. Plus hilarant, un député nous a assené la baignade dynamique ! Si je fais la planche combien l’amende ? Et pendant ce temps-là les citadins de l’est de la France et de région parisienne s’entassent sur les trottoirs en lorgnant les cadenas qui verrouillent les parcs et jardins.

Et que dire de notre vedette fleurie, à rayures, unie, chirurgicale, le masque ? Si je dois aller travailler en face à face, il me sera fourni, version chirurgicale, un pour quatre heures de présence. Sinon je dois en porter un dans tout transport en commun, dans les magasins qui le décident, sur quels critères ? A la banque, à la brulerie de café, dans les magasins de vêtements, chez l’opticien, masque. Les grandes enseignes nationales ont même ajouté un vigile qui filtre les entrées et vérifie que je passe mes mains sous le robinet à gel hydro- alcoolique, autre vedette de 2020. Grandes gagnantes du déconfinement, les sociétés de surveillance qui placent leur personnel à toutes les portes des commerces, et les applications de livraisons à domicile, qui ne se nomment pas sociétés puisque chacun des livreurs est en principe un entrepreneur indépendant, libre de travailler ce qu’il juge nécessaire à sa survie. Depuis la semaine dernière des restaurants, kebab, et autres fast-food proposent de la vente à emporter.  A la sortie de la ville il y a une pizzeria qui fait ma pizza préférée, celle du pauvre, une pâte bien fine, de la sauce tomate, et du basilic. Quand la vendeuse, au téléphone, m’a annoncé que la livraison se faisait par Uber Eats, j’ai pris mon vélo et suis allée moi-même chercher ma pizza. Dilemme insoluble, le livreur ne gagnera pas son pain, mais le restaurateur ne se fera pas extorquer trente pour cent du prix du plat livré par une société qui refuse toute idée de payer des impôts. Mettre le nez dehors c’est être face à une multitude de ces petits et grands dilemmes entre deux biens, entre deux maux. J’ai, collectivement, me dit-on économisé six milliards d’euros pendant ces deux mois. Gouvernement, entreprises, même des syndicats m’enjoignent de les dépenser, consommer pour que tout le monde puisse bien vivre à nouveau. La radio, privée de publicité ces dernières semaines, m’assène à nouveau ses spots agressivo- comico- imbéciles pour m’inciter à changer de voiture, rouler c’est être libre, vrai mais tout de même. Entendre ces publicités, me confirme que le monde c’était simplement mis sur pause, et qu’un doigt magique a relevé le bouton. La bande grince un peu, peine à retrouver le rythme, le son est saccadé, mais tout va bien, quelques petits réglages et on reprend.

Bien malgré moi j’ai répondu à l’injonction avant même qu’elle ne soit donnée. Mon ordinateur, sept ans tout de même, m’a définitivement abandonné. Planté là en plein confinement, mon outil de travail, d’écriture, d’évasion, ma boite aux lettres, mon encyclopédie, mes dictionnaires, mon album photo, ma boite à musique, mon centre commercial… Ce petit kilo d’électronique, de carte mère, graphique, caméra, espace de stockage, écran haute définition, mange disque, transportable dans un petit sac à dos ou un grand sac à main, compagnon de ma vie connectée, m’a lâché dans un grand bruit de ventilateur à bout de souffle. Son petit frère, le téléphone intelligent a pris le relai. Commander un remplaçant, voir mes élèves en toutes petites vignettes sur Zoom, écouter radio d’information et musicale… Mais comment écrire sur ce mini clavier autre chose que de petits messages ? comment lire un grand texte confortablement ? Quant à regarder un film, je ne m’y résous pas.

Samedi 10 mai, dernier jour du confinement mon ordinateur neuf est arrivé, à quarante kilomètres de chez moi ! bonne excuse pour sortir, c’est un outil de travail, il me le faut, la maréchaussée ne pourra pas me contredire. Ma voiture, stationnée depuis une bonne semaine, refuse obstinément de démarrer. Assureur, dépanneur, deux heures plus tard, la voiture a démarré, batterie rechargée, il est trop tard, le magasin d’électronique ferme à seize heures. Me voila quitte pour rouler sans but au moins vingt kilomètres pour bien recharger la batterie, m’affirme le dépanneur. Affolée à l’idée de me retrouver lundi matin face au même souci, je lui obéis sans broncher. Imagination prise en défaut si je croise des uniformes. Je n’en ai pas croisé, j’ai fait un grand tour autour de la ville et croisé les doigts pour le démarrage du lundi.

Lundi soir je suis fière de moi, j’ai réussi la récupération de toutes mes données sans aide, ni virtuelle, ni humaine. J’ai un nouveau petit Mac, encore plus léger, plus rapide, nous voilà repartis pour de nouvelles aventures en canapé.

Après cette grosse dépense j’ai tenu parole, mes deux actes de consommatrice, prévus depuis longtemps, coiffeur le jeudi de l’Ascension, jour férié en temps normal. Les coiffeurs travaillent six jours sur sept. Shampoing, le masque est trempé, je suis une cliente fidèle, Marion la patronne m’en donne un second. La coupe est réussie, comme toujours, le résultat, masqué est frustrant. Reste dans la rue, mon reflet démasqué dans une vitrine pour un premier aperçu, en attendant le miroir de la voiture.  Il est presque une heure, j’ai faim, la ville est endormie pas une vente à emporter à l’horizon, seuls les coiffeurs travaillent. Je finirai par trouver une boulangerie qui vend des salades dans des bols en plastique, avec des couverts en plastique. Besançon n’a pas rubalisé ses bancs, je savoure ma salade à l’ombre du théâtre fermé, au bord d’une prairie de coquelicots. En Mai 2020 la ville et la campagne sont un tableau de Monet.

Le théâtre est parti à la campagne.

Mon deuxième acte de consommatrice, comme promis aussi aura été pour le dépôt vente, elle a tenu le coup, je suis ressortie avec deux jolies robes, elle n’a pas vendu ce que je lui avais laissé en février, pas eu le temps, trop tard, ce n’est plus de saison.

Depuis je suis revenue aux achats indispensables définis par les huit semaines et leur attestation, manger, boire, nettoyer. Le restaurant japonais a ouvert sa boutique, je m’offre sa délicieuse glace au thé vert, une boite de deux cent cinquante grammes à mettre dans mon congélateur. Bientôt il servira en terrasse. En 2020 on s’offre le restaurant quand il fait beau. Merci le réchauffement climatique. Une incursion à la librairie pour m’offrir une BD Stop work. Une histoire d’entreprise du vingt-et-unième siècle, ou le bon sens s’efface au profit du management pseudo scientifique. C’est de la fiction, le bon sens reprend ses droits en dernière page.

Après une tentative de réconciliation, le jeune couple du premier étage s’est définitivement séparé. Ce vendredi soir d’été nous nous offrons, au motif de dire au revoir à David, un grand repas dans la cour. Moins hypocrites que la première fois, nous n’avons pas fait comme si les chaises devaient être à un mètre les unes des autres. Nous avons beaucoup ri, bien mangé, bu du bon vin, pas vu le temps passer. Une fête avec tout un immeuble, pas de voisins râleurs. Nous devrions exiger du propriétaire le droit d’auditionner les prochains locataires.

Semaine III

Sur le front du covid rien à signaler, tout va bien. La bête semble au repos, les prévisions catastrophistes ne sont pas advenues. Peu de nouveaux foyers, pas de nouveaux cas graves. Un air de légèreté flotte. Les bords de la rivière, les pelouses du stade de rugby, la plage d’herbe, se couvrent de grappes humaines en quête de soleil, de pique-nique, jeux de ballon, tour de vélo ou de trottinette. En attendant que le premier ministre s’exprime sur la deuxième phase de ce déconfinement à épisodes nous organisons un pique-nique de collègues, retourner ou pas devant nos élèves, grand débat autour de la table ; envie, pas envie, envie selon les conditions, la discussion est animée. Pas envie de faire un mois de garderie d’adolescents, pour cela ils n’ont pas besoin de nous. En attendant nous profitons du soleil, le soir j’ai un magnifique coup de soleil dans le cou.

Les crèches accueillent les enfants dans des conditions quasi carcérales, pas le droit de s’arrêter pour jouer avec un autre enfant, pas de contact rapproché entre les parents et les puéricultrices. Les écoles primaires subissent à peu près les mêmes règles. Un midi je passe devant l’école près de chez moi, les enfants jouent, se poursuivent, s’agglutinent, heureux de se retrouver. La surveillante, dûment masquée, semble renoncer à sévir, par conviction ou impuissance, peu importe, les enfants sont contents.

Jeudi dix-sept heures, conférence du premier ministre, accompagné des ministres concernés, santé et éducation. Je suis comme beaucoup de français devant mon téléviseur. La date est donnée, le deux juin. La France passe au vert, les collèges, les lycées, les restaurants et bars, tout va ouvrir, selon bien-entendu le protocole. Le soir même la plupart des lycées décideront que le délai étant trop court, l’ouverture se fera le huit juin. Nous partons en week-end avec cette certitude.

Dernier grand week-end de la saison. Il fait grand soleil, les plages et lacs sont ouverts. En mode statique ou dynamique c’est selon. Reste une injustice, il ne faut pour en profiter habiter à moins de cent kilomètres de l’eau ou de la montagne. La levée des interdictions c’est pour mardi. Dernière petite punition avant le – tout c’est qui n’est pas interdit est permis, cher au premier ministre.

Notre impayable ministre de l’intérieur l’a bien précisé, il y aura encore des contrôles ce dimanche. Dimanche dernier, en rentrant de chez Sarah, à quinze kilomètres de chez moi, j’ai été priée de m’arrêter. Motif je ne suis pas immatriculée dans la région, suspecte d’avoir traversé la France depuis la Bretagne ! 

Le lac de Vouglans est dans mon rayon, je le réserve pour mardi quand les autres seront au travail. Je suis en roue libre, pas d’apprentis cette semaine. J’aurai dû être à Lyon jusqu’à vendredi. 

Pas de vrai cours non plus les quatre semaines à venir. La direction a décidé que tout ce qui est post baccalauréat continue à distance ! Pourquoi ? Aucune idée. Nous avons passé deux demi-journées de réunion à discuter le protocole d’accueil et ses rubans pour … rester chez soi. Je ne reverrai pas mes jeunes adultes avant fin août. Cela me désole. Travailler avec le protocole promettait des situations cocasses, ridicules, absurdes, amusantes. Me voilà privée aussi de cette fin d’année historique. La guerre va se terminer sans moi, je n’irai pas au front, masquée, gel hydroalcoolisée. Je continue devant mon écran. J’ai troqué le pantalon souple pour un short tout aussi souple, les chemisiers et cardigans pour des blouses légères, fleuries ou à rayures. Je mettrai mes jolies robes pour aller voir les amies, visiter de petits musées qui ont entre-ouvert leurs portes, boire des sprits en terrasse servie par un serveur masqué. En attendant le bal du quatorze juillet, la fête de la république, de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, le droit d’être libre, le devoir de respecter la liberté d’autrui. En 2020 le fléau de la balance penche. Le devoir de bonne santé prévaut sur tous les droits. 

Ce dimanche je pédale sur la véloroute, j’ai trouvé un joli pré, j’ai un livre dans mon sac avec le pique-nique, je prends le soleil, hélas la campagne n’est plus un tableau de Monet, les faucheurs sont passés par là, il faut du foin pour les vaches.  

Nous avons des coquelicots

 Semaine IV

Je tourne en rond sous le soleil. L’ennuie, absent des semaines de confinement, est là. Plus rien à faire, inutile. J’écoute Christian Blot, coordonnateur de l’étude Covadapt. Il est explorateur, il a expérimenté le confinement plus ou moins volontaire. Il parle bien, se veut rassurant, il m’explique aimablement que toutes mes réactions furent normales. Il ne comprend pas que je rêve encore de vacances pour cet été. Je maintiens que mes vacances de cet été, mes projets estivaux, me sont essentiels parce que sans eux je ne repartirai pas fin aout. Je serai juste en panne de moteur, carburant épuisé. Sans ressort pour retourner dans une organisation qui n’aura pas bougé d’un iota. Je vis dans un microcosme qui n’a pas la moindre envie de réfléchir. Je n’ai plus l’énergie de soulever des montagnes.

Pendant que j’écris Blot continue son discours, éduquer, enseigner comment changer. Intellectuellement je suis prête à le suivre. Concrètement je fais comment ? Changer mes comportements ? Je l’ai déjà fait, je continue à tenter de petites adaptations. De petits pas en petits pas. https://www.ladn.eu/adn-business/experts-metiers/marketing/etudes/etude-covadapt-emission/

Accepter de modifier ses objectifs, facile à dire, mes objectifs ne seront pas modifiés, ils sont si repoussés que je me sens sans objectifs. Nous avons la possibilité de changer de paradigme, ça frise l’élément de langage. Au bout d’une demi-heure il finit par m’énerver, il brasse les mêmes lieux communs que toutes nos radios et chaines de télévision depuis deux mois et demi. Être indulgent, aider ses voisins, appeler ses amis, planifier ses journées, ne pas se laisser déborder… Quelle est la légitimité de ceux qui ont accès à un micro face à la multitude qui tente de survivre à toutes les crises sans se perdre, y laisser sa santé physique ou mentale, garder son estime de soi et des autres ?

Ce matin, grand jour, la réouverture des cafés, jour de marché, un café, assise en terrasse, sans masque. Celui de la patronne du bistrot lui tombe du nez, elle s’excuse. Dans deux heures il fera trente degrés. Nous sommes quatre, des collègues, copines aussi. Alors pourquoi ne pouvons-nous pas parler d’autres chose que de ce fichu travail que l’on ne fait plus. Difficile à admettre et surtout à dire à voix haute, nous ne faisons plus rien ou presque. Je ne fais plus rien, Delphine nous explique qu’avec telle classe… Je n’ai pas envie d’écouter, pas envie non plus de parler d’autre chose. Le lien qui nous unit est ténu, une détestation commune de notre hiérarchie qui nous oublie, des livres que l’on s’échange.

Qui pourrait m’enseigner le lâché prise, le je passe à autre chose, sans regret, sans me retourner ?

La semaine fut sans importance, je me concentre sur le dimanche.
Les lieux de culture, de petits plaisirs ouvrent leurs portes. Enfin sortir de chez soi prend un sens. Fini le tour du pâté de maisons. Pour cette grande première je choisis mon lieu préféré dans un périmètre raisonnable de dimanche après-midi.  La Saline Royale, Arc et Senans, grand projet utopique du siècle des lumières, une ville idéale autour de son usine à sel. L’utopie restera utopie. Le sel sortit de la saline pendant trois siècles, le bâtiment sera ensuite laissé à l’abandon, avant de devenir, dans les années 1980, un espace de culture, de recherche sur l’architecture, et enfin depuis quelques années, des espaces de jardins.

Chaque année son thème. Cette année les jardins nous offrent le cirque, métaphore involontaire de cette année 2020 entre pandémie, et grand bazar médiatique. Les jardins sont foisonnants de coquelicots, roses, bleuets, chèvrefeuille et tilleuls odorants, les fauteuils de bois, sous la tonnelle, accueillants. Les visiteuses ont sorti leur plus jolie robe malgré le temps un peu frais de ce lendemain d’orage.  Dans ce débordement de couleurs, de parfums, de chants d’oiseaux et de bourdonnements d’abeilles industrieuses, un intrus, le masque orne  encore le visage de nombreux visiteurs. 

Jardins du rêve photo saline Arc- et–Senans

Dans la maison du directeur l’exposition du photographe Georges Fessy est prolongée pour quelques semaines. Photographe multi formes, de la publicité à l’architecture en passant par de somptueux portraits composés, il a photographié la Saline comme nul autre.

Saline royale d’Arc-et-Senans, 1984
Claude-Nicolas Ledoux architecte, 1775-1779. Prise de vue 1984 – © Georges Fessy

Monter l’escalier monumental de la maison du directeur est en soi un acte artistique pour qui a vu Michel Piccoli, incarnation de Don Juan dans le magnifique téléfilm de Marcel Bluwal. En haut de l’escalier l’attendait la statue du Commandeur.

J’avais neuf ans quand je l’ai vu à la télévision. J’aurais certainement dû être au lit. La dernière scène m’avait impressionnée, au sens littéral du mot. Des décennies plus tard Don Juan s’enfonçant dans le néant sous le regard de pierre du Commandeur, est encore sur ma rétine.

Je ne savais pas la première fois que je suis venue à la Saline, que son escalier était le décor de ce chef d’oeuvre. Ce dimanche je me suis offert le DVD.

En 2020 en haut de l’escalier Georges Fessy dévoile ses portraits, bâtiments monumentaux écrasants, ses bijoux savamment éclairés.

Marie-Noëlle, 1970
Prise de vue 1970 – © Georges Fessy

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