Les tribulations sédentaires

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Semaine un. 16 au 20 mars 2020

Lundi

16 mars 2020, nous nous y attendions, ce matin nous n’irons pas travailler. Les vêtements, jupe ou robe, cardigan, hier soir je n’ai rien préparé, je n’ai pas mis le réveil à sonner, pas posé la tasse du petit-déjeuner sur la table, pas vérifié si tout était prêt dans mon sac ; le grand cahier, les deux ou trois polycopiés nécessaires à la journée, la trousse avec tous les feutres. Depuis quelques jours, j’y ai ajouté ce petit flacon de gel Hydro- alcoolique retrouvé au fond d’un sac. Je déteste ce truc qui dessèche mes pauvres mains qui n’ont pas besoin de ça.

Ce matin c’est comme des vacances, comme, c’est important, nous ne sommes pas en vacances, le ministère de l’éducation nationale nous demande, voire exige, de travailler en ligne avec les élèves. Il y a pleins d’outils pour ça sur Internet. Le ministre a sorti un de ces éléments de Langage dont nos gouvernants modernes ont le secret, la continuité pédagogique. Martial, il nous rassure, les examens auront lieu, aux dates prévues. Ça c’est pour la théorie, en pratique, échange de courriels sur nos listes de diffusion ; la classe virtuelle qui a réussi à l’ouvrir ? Personne ou presque. L’espace de discussion, pourquoi les élèves ne peuvent pas intervenir ? On ne sait pas. Et puis zut tiens, il fait beau, les élèves se croient en vacances. Mauvaise nouvelle, les entreprises, confortées par le ministère du Travail, en profitent pour réquisitionner nos jeunes adultes en apprentissage. Sont-ils supposés faire double journée ? Nos cours plus le travail en entreprise ? Oui sans doute selon les entreprises. Non certainement pas selon eux. Et voilà comment je suis devant mon ordinateur, j’ai fait ma part du travail, mis des cours et des consignes en ligne, et rien ne se passe, ou presque. Peu de réactions. Ce n’est pas si grave après tout, tant qu’à être devant un écran autant en faire quelque chose d’intéressant.

Et c’est ainsi qu’est née cette idée. Un journal.

Raconter comment ces quelques semaines, mois, seront, peut-être, porteurs de nouveaux comportements, plus doux, plus respectueux de notre environnement. J’y crois peu. De récentes anecdotes ne laissent rien présager de bon. Hier soir à la caisse du minimarché, une aide à domicile raconte comment elle est allée faire les courses dans le créneau réservé aux personnes de plus de soixante-dix ans, sans la très vieille dame âgée de quatre-vingt-dix-sept ans qui tient à l’accompagner d’habitude.  Résultats, un torrent d’insultes tout au long de son passage dans les rayons.  Il a fallu l’intervention du gérant du magasin pour calmer les furies. Mauvais départ pour la solidarité.

Que pèse l’applaudissement quotidien à vingt heures du haut de son balcon, de tous ces personnels de santé qui s’épuisent au travail, face à cette violence ordinaire ? Comment ne pas se souvenir de novembre 2015, cette grande manifestation de soutien à Charlie, nous étions assurément tous Charlie, nous applaudissions comme un seul homme la police, la gendarmerie, ces héros qui nous protégeaient de la folie des terroristes religieux. Comme un seul homme ? Vraiment ? La France qui était Charlie était bien homogène, pas trop concernée par les fins de mois qui commencent le quinze.

Quatre ans plus tard, sur fond d’une crise sociale que personne n’a voulu voir venir, les flics, les cognes, les keufs, petits noms pas vraiment tendres pour nommer la police, se retrouvent face à face avec des hommes et des femmes, génériquement nommés par eux-mêmes Gilets jaunes, ceux dont les fins de mois commencent le quinze. Les insultes fusent, les tirs de LBD, les lacrymogènes ripostent, sans discernement, ni d’un côté ni de l’autre. Certes le personnel de santé ne souffre pas du même mépris que les forces de l’ordre mais les quelques heures passées en février 2019 dans un service d’urgence à l’hôpital public ne m’ont guère rassurée sur notre capacité de compréhension quand nous sommes directement concernés.

16 mars 2020, midi sonne au clocher de la collégiale, il est élégant ce carillon, précédé de quelques notes d’un Ave Maria. Aujourd’hui le carillon sonne le glas. Sous un soleil radieux de printemps trop précoce il faut rentrer chez soi. Confinement, un mot tout simple que nous utilisons peu. Souvent le mot est péjoratif, l’atmosphère confinée d’une chambre d’adolescent où les parents ont renoncé à poser le bout d’un orteil.  Le Petit Robert nous dit confinement : action de confiner, interdiction à un malade de quitter la chambre. Mise en quarantaine. Dispositif destiné à empêcher ou limiter la dispersion des matières radioactives. Il faut reconnaitre que le mot est justement choisi, le malade ne sort plus de sa chambre, le bien portant non plus et la dispersion n’a plus lieu. Bien vu à condition de ne pas les mettre dans la même chambre. Et voilà que le Coronavirus, qui n’a aucune conscience de classe, voit son travail de sape facilité par la pauvreté, la promiscuité dans de petits appartements, des chambres d’hôtel sordides, l’aubaine. Et pendant ce temps les gares des très grandes villes ont vu s’entasser ce dimanche 15 mars, d’heureux possesseurs d’une résidence secondaire à la campagne, à la mer ou à la montagne. Pressés de quitter le confinement citadin pour le confinement au grand air. Et notre Coronavirus sans conscience de classe, se sera largement multiplié dans cette foule énervée, se bousculant pour monter dans les derniers trains en partance. Et mince, le virus est dans le train, les proies sont faciles, collées les unes aux autres. La boucle est bouclée, c’est l’exode, 1940 en TGV. Le 16 mars à midi il faudra une attestation pour sortir de chez soi. Les motifs de sortie sont précis : travail, achats de première nécessité, motif de santé, motifs familiaux impérieux, et exercice à proximité du domicile.

Nos gouvernants sont malins, ce document est une attestation, pas un laisser-passer. Ça n’a pas empêché les mauvais esprits de dire ausweiss.  Asuweiss, exode, sauve qui peut, pas général en 2020, pas à pied sur les routes, pas de femmes poussant des landaus, des carrioles, des vélos, des enfants pleurants accrochés à leurs jupes, juste une indescriptible cohue dans les grandes gares parisiennes de happy few dument munis de la clé de la maison de campagne ou de la villa en bord de mer. En prime la SNCF, pour protéger ses agents, ne procède plus au contrôle des billets.

Premier jour de confinement, je n’ai pas de cours ce lundi, ça me fait un sursis pour télétravailler. Télétravail, la possible panacée du travailleur tertiaire du 21ème siècle. Le télétravail sauvera la planète du CO2, des embouteillages, du stress des transports en commun saturés, de l’artificialisation des terres, néologisme de géographe écologiste signifiant tout simplement que si chacun travaille chez soi les entreprises ne construiront plus de bureaux, voire transformeront leurs bâtiments vides en logements.  Et voilà que lundi à midi tout le monde se rend compte que tout ça c’est bien joli mais que personne n’est prêt. En fait personne n’en voulait. Comment s’assurer que l’employé n’est pas en train de se faire un café, s’occuper de ses enfants, où faire une sieste d’après déjeuner au lieu d’être vissé à son ordinateur ? Le télétravail suppose la confiance.

Je verrai demain, cet après-midi j’ai décidé de lire. J’ai glissé de France Inter à FIP. FIP c’est sympa, que de la musique en tout genre, du rap puis une cantate de Bach, du jazz, de la variété, ancienne, actuelle. Ça permet de réentendre ces chansons que l’on a aimé il y a longtemps et de faire de jolies découvertes.

 Petite lueur dans toute cette noirceur, en Italie, vue du ciel, la pollution au CO2 a quasiment disparu. Bientôt la planète sera complètement respirable. La planète, bonne fille, se régénère vite.

            Mardi et mercredi, peut-être, on perd si vite la notion du temps.

Pas en vacances, pas en vacances, non pas en vacances. C’est bon on a compris. Les gouvernants le répètent à longueur d’émission radio, télévision, le tweete même. Certaine, la ministre du travail, s’indigne que les ouvriers du bâtiment aient l’outrecuidance d’exprimer leur droit de retrait. Trop serrés dans la camionnette ? Ils n’ont qu’à faire deux voyages ! Et sur un chantier de construction on doit bien pouvoir respecter la distance d’un mètre non ? Peut-être aussi, Mme la ministre du travail, monter des parpaings avec des gants de chirurgiens, que de toute manière ils n’ont pas.

Nous avons tout à coup plein de héros dans ce pays, après le personnel soignant voici les forçats de la distribution, hier complètement anonymes derrière leur caisse, leur charriot de marchandises dans les rayons, leur Fenwick dans les entrepôts, il est bien temps de s’apercevoir que ce ‘lumpen prolétariat’ du 21eme siècle, que d’aucuns verraient bien totalement remplacés par des robots et autres caisses enregistreuses automatiques, sont des humains. Des humains qui, faute de protection devant leur tapis de caisse risquent de tomber comme des mouches. Un bon héros est un héros mort !          

Les héros s’occupent des autres, de ceux qui, quoiqu’ils fassent ne seront jamais des héros, ceux qui restent chez eux, confinés mais à l’abri. Ne pas être une héroïne ne me dérange pas, je n’ai pas la vocation, j’ai soixante-dix mètres carrés pour moi toute seule. Je ne compte pas le chat, sa présence morale est bien plus importante que la place qu’il prend sur mon canapé. Mais que dire de ma copine Emmanuelle, deux jeunes enfants, l’obligation d’être devant son ordinateur toute la journée pour travailler, son chef de service veille. Les enfants crient, jouent, se battent. Il faut leur faire à manger, chaque maitresse a envoyé ses consignes pour la semaine et entend bien que le travail soit fait. Et encore, me dit Emmanuelle, avec un petit sourire fatigué, lors d’une conversation vidéo dont nous devenons tous des experts. Et encore, nous avons de la chance, nous vivons à la campagne, nous avons un jardin. Non mon amie, ne t’excuse pas, essaie juste de tenir le coup car, interdits de circuler ou presque, personne ne peut aller te donner un coup de main. Emmanuelle élève ses enfants seule ? Non elle a un compagnon qui ne voit pas où est le problème.

Combien d’Emmanuelle à travers le monde ? Nous ne le saurons pas, trop occupés, après la crise à évaluer les dégâts économiques. Des juges aux affaires matrimoniales le sauront peut-être quand des cohortes de mères actives (working mom pour les universitaires anglophones) envahiront leur bureau avec une demande de divorce, de garde d’enfants et de pension alimentaire.

Chaque jour, après le décompte macabre des nouveaux cas, des morts, du pic que nous n’avons pas encore atteint, place à l’économie, perte de croissance, de PIB, montée du chômage, récession durable… N’en jetez plus la coupe est pleine. Laissez-moi tranquille dans mon cocon, prison dorée, avec mes livres, mes disques, films et mes carnets. Mon téléphone qui me relie au monde, à mon fils, mes amis, à mes collègues également, car nous aussi sommes derrière notre écran. Le ministre nous l’a demandé, notre direction a relayé la demande, puis… plus rien. Classe virtuelle ? Envoi de travail, retour du travail. Avec quels outils ? Quelle sera la valeur d’évaluation du travail rendu ? Et si aucun travail n’est rendu ? La liste des questions est sans fin, les directions aux abonnés absents. Les liens internet fournis ne fonctionnent pas. Alors on cherche, on expérimente et quand on a trouvé un outil qui nous paraît bien, simple et efficace, on envoie un message à tout le monde dans l’enthousiasme du partage. Il y a les curieux, toujours prêts à expérimenter et les peureux, ceux qui considèrent toujours tout ce qui n’est pas du papier comme créé par la main du diable. (ils existent encore, et ils ne sont pas nécessairement vieux.) Entre curieux on se connecte et si tout fonctionne, on y passe des heures. La classe virtuelle sans élèves c’est drôle, on se raconte des blagues, on se montrent les dernières vidéos satiriques, les françaises, les italiennes, les blagues du café du commerce mondialisées. Tout à coup on se sent coupable, toute cette activité fébrile sur la toile, que d’énergie consommée ! Et dans la minute on se console, oui mais plus de papier, d’encre et plus de CO2, nos vilains Diesel sont au garage.

Anne, ma copine suisse m’a appelée, une bonne heure de conversation à saute frontière. Je ne peux plus prendre le train pour Lausanne, tous nos projets sont à l’arrêt. Anne est furieuse après ses concitoyens qui ne respectent pas les consignes. Zut alors, moi qui les croyais disciplinés, tout se perd. Les jeunes, dit-elle, boivent des bières assis sur un muret. Et pourtant chez nos voisins les consignes sont un peu moins strictes, ils peuvent se promener à cinq personnes au maximum. Nous dehors, sommes condamnés à la solitude. A partir de demain ça va encore s’aggraver. Un kilomètre autour de son domicile. Sinon cent trente-cinq euros d’amende. A ce tarif-là personne ne fera d’excès. Le salaire moyen fondrait comme neige au soleil.  Ce que j’aime bien avec les suisses c’est qu’ils ont toujours l’impression de désobéir. De ce côté-ci du lac, leurs légères incartades nous font toujours rire. J’ai bien failli m’étouffer en entendant que, lors de la grève des femmes, celles qui travaillent avaient pris un jour de congé pour aller manifester. A ce prix-là elles étaient tout de même 40000 dans les rues de Lausanne. Alors bien sûr ces français qui peuvent bloquer leur pays en paralysant les transports pendant trente-cinq jours ça les laisse dubitatifs.  

Jeudi

Hier soir j’ai pris l’apéritif avec ma copine Paola, Paola, elle est sarde, enthousiaste, toujours sur le pont. Formatrice indépendante, elle s’inquiète pour ses finances. Divorcée, elle est une héroïne du quotidien, deux adolescents turbulents et, comme Emmanuelle, vissée à l’écran toute la journée. Les organismes de formation privés pour lesquels elle travaille ont fait installer en un week-end toute la logistique pour classes virtuelles. Quand je découvre sa tête sur mon écran à sept heures du soir ce vendredi, je me réjouis de l’incurie de l’Éducation Nationale.

Femme tronc éreintée par huit heures sur écran, mais très chic, petite blouse blanche et collier de perles. Nous partons d’un grand fou-rire quand elle me montre ses pantoufles à oreilles de lapin surmontées d’un pantalon de molleton informe, qu’elle n’a pas quittés de la journée. Petits dés de Comté, Gressini, guacamole, et un verre de vin rouge, Bordeaux pour moi, vin italien pour elle. Nous avons sorti nos grands verres en cristal, et trinquons délicatement sur nos écrans.

Samedi

Aujourd’hui c’est samedi, à la fin d’une semaine normale c’est week-end, repos, balade, courses, C’est un samedi de printemps, j’ai éteint le chauffage et ouvert les fenêtres. Les voisins du fond de la cour ont un petit jardin. Ils vont y passer tout l’après-midi. Nettoyer, préparer la terre pour accueillir les plantations de l’année. Mais ont-ils des semences, des plants ? Les magasins de jardinage sont fermés, pas essentiels. Cette année les jardiniers iront comme tout le monde se fournir au supermarché, avec un peu de chance au marché. Je pense à mon père, il n’aurait pas imaginé sa longue vie de retraité, trente années, sans son potager. Quand il n’a plus pu se pencher sur la terre au printemps, il s’est laissé mourir.

Entendre les voisins dans leur jardin, ça rassure, autant que les oiseaux sur lesquels tout le monde s’extasie depuis le début de la semaine. -Vous entendez ? Des oiseaux ? Mais si des oiseaux, petites bestioles heureuses de l’aubaine de respirer enfin un air un peu moins saturé de pétrole. Il paraît même qu’ils viennent se poser sur les bords des fenêtres. Pas chez moi, ils sont assez futés pour savoir que j’héberge un redoutable assassin d’oiseaux.

Au fond du jardin, les arbres, eux aussi indifférents aux malheurs des humains, se couvrent de feuilles et fleurs. Sur l’avenue les jardiniers municipaux ont coupé toutes les branches des arbres à l’automne. Quand j’ouvre mes volets chaque matin mon regard tombe sur des troncs surmontés de moignons. Aurons-nous des arbres feuillus cet été sur l’avenue ? Je les scrute tous les matins et ne vois rien pousser. Ces arbres mutilés me chagrinent.

Ce soir je vais aller au cinéma. J’insiste, je ne vais pas regarder la télévision, je vais choisir un film dans le catalogue d’Orange, je vais payer ma place, 4,99€, le même tarif pour tous, sur la VOD pas de jeunes, vieux, étudiants, chômeurs, égalité de traitement.

Demain c’est dimanche, un jour comme les autres ou presque. La collégiale ne fera pas sonner ses harmonieuses cloches. Pas de culte, quel qu’il soit. Nous irons acheter le pain, une salade peut-être, et si le pâtissier a fait des gâteaux, il sera dévalisé. Il y aura des coucous de la main, des prises de bec aussi, contre celui ou celle qui s’approche trop près, qui se racle un peu la gorge, ou sort un mouchoir. Hier au magasin bio, bonne citoyenne, je faisais la queue à la caisse à un bon mètre du client qui me précédait. Une cliente s’est tranquillement glissée entre lui et moi. Ceux et celles qui me connaissent me voient déjà rappeler vertement l’indélicate à ses devoirs. Même pas. Je deviens fataliste.

Zone de Texte:  
l'arbre de l'avenue semaine une 

Une semaine déjà que nous n’avons vu personne ou presque. Nous savons avec certitude qu’il y en aura une deuxième. Nous ne sommes pas dupes il y en aura encore d’autres.  Combien avant que, libérés nous descendions tous dans la rue crier cette immense colère contre ce monde ultra-libéral qui, depuis des décennies casse consciencieusement le service public de santé. Le Coronavirus aurait frappé quand même mais dans un système de santé en bon état il eut été moins difficile à combattre.

Semaine deux du 23 au 29 mars

Zoom, Zoom, Zoom, mot anglais se traduisant littéralement par focale, focaliser. Se focaliser sur quelque chose, quelqu’un. Puis passé dans la langue française zoomer avec son appareil photo, son téléphone, sur l’écran de son ordinateur, zoom c’est voir en plus grand, voir les détails, d’une photo, d’un tableau, d’un texte. Zoom était un nom commun, jusqu’à cette deuxième semaine de confinement où, soudain, ZOOM s’écrie avec une majuscule.

– Zoom tu as installé Zoom ?

– Si, c’est super facile, tu peux l’avoir sur ton ordi, ta tablette, ton téléphone, c’est le plus pratique pour faire tes cours avec tes étudiants, et en plus c’est gratuit pendant le confinement.

Voilà l’outil, la panacée, la Visio- conférence gratuite qui se répand sur nos ordinateurs aussi vite que le Coronavirus et son confinement. Bien choisi le nom de la chose. Avec Zoom on est proche de ses étudiants et vice versa. Un bouton, une peau qui brille, une tenue débraillée, tout ça en gros plan. Ne pas oublier non plus l’arrière- plan, des cuisines, des plantes vertes, un home cinéma, et en cette semaine totalement printanière, des terrasses, des jardins avec trampoline, le chien qui se dore au soleil, et aussi bien sûr l’indisciplinable chat qui s’immisce entre son humain et l’écran. Moment d’hilarité générale.

Lundi

En fin de semaine une nous nous posions beaucoup de questions sur la valeur de notre travail avec nos élèves et étudiants.  Inutile de continuer à se la poser, valeur zéro. Le gouvernement dans un élan de lucidité, a constaté que, les frontières étant fermées, les saisonniers des pays de l’est de l’Europe ne pouvaient venir faire les cueillettes de fruits et légumes ce printemps. Les fraises sont mures mais pas de main d’œuvre.  Et pourquoi pas y envoyer ceux qui ne travaillent pas, dit le gouvernement. Ceux qui ne travaillent pas, il y en beaucoup en France, ça s’appelle des chômeurs, ceux qui un jour ont vu leur usine fermée, production délocalisée en Chine ou ailleurs. Mais à ceux-ci s’ajoute depuis une semaine ceux à qui l’entreprise ne peut plus, ou ne doit plus fournir de travail. Le télétravail ça fonctionne bien pour les employés de bureau, mais personne ne fabrique une voiture, un train, ou tout autre produit manufacturé dans son salon. Ceux- ci donc pourraient aller dans les champs faire la cueillette. Toute fière, la Porte-parole du gouvernement annonce ce projet lors d’un point presse. Une annonce cela doit être pédagogique, compréhensible par tous, quoi de mieux qu’un exemple pour être claire ? Et voilà donc notre ministre qui nous assène son exemple – les enseignants qui ne travaillent pas par exemple…

Elle s’excusera bien entendu, ce gouvernement passe une partie de son temps à s’excuser. Mais elle ne pourra s’empêcher, dans une ultime parole imbécile, d’ajouter qu’il serait temps d’arrêter dans ce pays de polémiquer pour tout. Dommage, 650.000 fainéants qui auraient pu aller aux fraises, au grand air, au soleil, à l’air pur, au lieu d’être vissés sur un écran d’ordinateur, entre Zoom, messagerie, espace numérique de travail, (pour les non-initiés un sac de cours virtuel où déposer des documents de cours, des consignes de travail, et récupérer le travail fourni.) Je me demande parfois si je n’aurais pas préféré les courbatures et les coups de soleil aux yeux de lapin albinos après une journée à l’écran.     

Le lundi je n’ai pas cours et ce lundi précis j’aurais dû être à Lyon à ma formation d’animation à l’atelier d’écriture. Le week-end s’annonçait agréablement chargé, présenter mon début de travail sur les Gilets jaunes de Dole, écrire et faire écrire le groupe de Lausanne, manger la bolognaise incomparable chez Paule-Andrée, et enfin, passer le dimanche soir à Genève, chez Marie Jo. Nous aurions eu une de ces longues discussions où nous faisons mine d’être en désaccord pour mieux nous accorder avant d’aller se coucher. Je dors très bien dans la chambre d’ami partagée de l’étage. Un seul regret, devoir prendre le train le lundi à sept heures pour arriver à Lyon à l’heure. Las, le Coronavirus et le confinement ont eu raison de ce beau programme.

Ce lundi de formation, dans un premier temps annulé, a eu lieu grâce à la magie de Zoom. Une session le matin, nous sommes dix plus la formatrice, entre adultes disciplinées ça se passe bien. Tout le monde ne prend pas la parole, normal autour de la table non plus. Ce groupe est agréable mais il n’en restera rien après le mois de juin. Trop diverses sans doute.  L’après-midi une session qui doit durer une heure puis un travail à faire, en fait ça va durer tout l’après-midi et le travail sera à faire plus tard, si possible avant jeudi. Nous avons toutes des difficultés à conjuguer l’idée de rester chez soi et de travailler. Je le comprends quand j’exprime que pour moi le délai est trop court. Étonnement de la formatrice qui a d’autres activités sur le feu. Moi aussi. A dix-sept heures je suis épuisée. Statique devant un écran, si je bouge je suis hors champ, je cesse d’exister, ne reste que le dossier de la chaise et la bibliothèque. Et si c’était le dernier espace de liberté dans le monde des écrans, l’angle mort du héros d’Orwell., le seul minuscule coin de son appartement où la surveillance ne sévit pas.

Mardi

Mardi matin dix heures, lancement des opérations, premier cours virtuel. Une classe de dix vingtenaires sympathiques mais totalement indisciplinés. Autour d’une table c’est parfois bruyant, brouillon mais on se quitte toujours avec la satisfaction d’avoir un peu avancé. Normalement ils sont ‘digital native’ selon l’expression consacrée, en anglais bien-sûr comme si avec Bourdieu la sociologie en langue française avait disparu. Comme toute ma génération et même la suivante, je suis une immigrante dans le monde merveilleux du numérique, alors comment comprendre que mon premier travail ce matin consiste à leur expliquer, par clavier interposé, comment utiliser Zoom, et aussi pourquoi nous allons l’utiliser.

Dix heures-cinq, zut j’ai oublié de rentrer le chat qui tous les matins, passe un moment sur le bord de la fenêtre de la cuisine. 

–  Bonjour Madame, vous êtes là ?

Mais que fait ce jeune homme dans mon salon ?

Un coup d’oeil dans le miroir en passant, ça va aller, je suis présentable. Dans un mouvement de coquetterie certainement excusable, j’ai placé une lampe de photographe, achetée sur un vide grenier, de manière à donner un éclairage flatteur à mon visage. Je me souviendrai toujours de ce séminaire de formation où les animateurs, pour nous faire progresser en communication, avaient filmé les jeux de rôle dans une salle de réunion d’hôtel, sous un éclairage aux néons. Résultat, des crises de larmes à la vue de ces images blafardes, d’où ne ressortaient que nos défauts, se gratter le nez, l’oreille, triturer ses cheveux, torturer un stylo, dessiner sur un bloc-notes… La caméra ayant eu l’indécence de descendre sous la table, toute l’expérience tourna au fiasco le plus total. J’en ai gardé une solide méfiance envers toute caméra qui s’aventurerait autour de moi.

Mes essais d’éclairage ont été concluants, je vais y arriver, j’ai sorti un chemisier et un gilet, je suis comme ils ont l’habitude de me voir. Eux aussi sont fidèles à eux-mêmes, excités comme des puces de se revoir, même virtuellement. Ils n’ont pas envie de s’y mettre, ils semblent ne pas y croire, ça ne sert à rien, dit leur attitude désinvolte, et je ne suis pas loin de le penser aussi. Mon rôle, ma position, m’interdisent de l’exprimer à voix haute et de le leur faire comprendre. Excédée, je leur coupe le micro. Ils sont tout surpris, ils ne savaient pas que je pouvais faire cela. Seule supériorité de la classe virtuelle sur la classe réelle.

Midi, terminé, nous avons tant bien que mal fini ce que j’avais prévu. J’ai deux heures de pause avant la prochaine classe, un luxe alors que dans la vie normale je n’ai qu’une heure. J’ai le temps de cuisiner. Du saumon à l’oseille sauce maison, avec du riz, de la salade, de la compote maison. J’ai même le temps d’une petite sieste avant de retrouver mon écran. Le soleil a tourné, il faut revoir l’éclairage. Je me demande si nous avons tous ce souci d’apparaitre au mieux face à nos élèves, nos collègues, nos chefs, mais qui oserait poser la question et y répondre par l’affirmative ? Ce souci est privé mais son expression publique. Tous sont en tenue plus que correcte de l’autre côté de l’écran. Aucun laisser aller, les filles sont coiffées, les garçons en pull ou chemise.

Fin de journée, les yeux piquent, j’ai la nuque raide, les jambes lourdes, j’ai soif. Demain je poserai une carafe sur le bureau. Je devrais sortir, j’ai le droit de tourner une heure autour de mon appartement dans un rayon d’un kilomètre. Dans un instant de délire, je vois les gendarmes munis d’une chaine d’arpenteur comme celle de la salle de classe à l’école primaire, mesurer consciencieusement mon éloignement. Vont-ils prendre leur GPS pour me pister, me verbaliser parce que j’ai dépassé d’un ou deux mètres mon champ autorisé ?  Dimanche après-midi je suis sortie, dimanche s’était bien, nous avions déjà le rayon d’un kilomètre mais pas encore la limite d’une heure. Grâce à mon téléphone, qui ne me quitte plus, je sais que j’ai fait cinq kilomètres, ce qui est beaucoup plus que la veille me rappelle l’appareil mais moins que la semaine précédente. Ce petit mouchard, librement consenti, me fait la morale en plus. Cette semaine, ce mois, cette année, tu as plus, ou moins marché que la semaine, le mois, l’année dernière. Dans la série débilités engendrées par l’enfermement, j’ai pris mon téléphone dans une main et fait dix fois le tour de mon appartement en prenant bien soin de longer les murs au plus près, le grand tour quoi. Deux-cent-trente-cinq pas ! Quand, un jour ou l’autre, je retournerai dans une salle de cours, je garderai mon mouchard dans ma poche et vérifierai combien de pas je peux faire entre le tableau, l’ordinateur, les coups d’oeil aux travaux des élèves et enfin le passage à la salle du café à la pause. Sans oublier les quelques mille-cinq-cent pas qui me séparent de mon lieu de travail. C’est si facile de prouver la supériorité du cours réel face au cours virtuel, au moins en matière de santé.

Bizarrement il n’y a plus de messages de santé publique style bouger, manger, à la radio ou à la télé, tous balayés par un seul et unique : alerte Coronavirus, toujours le même, toujours les mêmes conseils. A moins d’être sourd, aveugle ou sans abri personne n’a pu y échapper.  Découragée par la limite d’une heure, je me fais un thé et me vautre sur le canapé. Le chat est content, il vient ronronner sur mes genoux. La ronronthérapie, ce n’est pas une blague.

Mercredi

7H30, le soleil rentre à flots dans ma chambre, le chat s’énerve contre une mouche qui le nargue de l’autre côté de la vitre, ou qui à froid et qui voudrait bien se mettre au chaud chez moi. Le chat n’est pas partageur, elle rentre, il la tue. 

Inutile d’essayer de se rendormir. Ma journée de e-prof ne commencera qu’à neuf heures, ça me laisse du temps pour ne pas me presser. Faire quelques étirements, le tour de l’appartement à petites foulées, savourer mon petit déjeuner tranquillement vautrée dans mon canapé. Il me reste encore une bonne réserve de thé noir Assam. Si ça dure trop longtemps il faudra se contenter du thé industriel du supermarché, beurk.

Le temps aussi d’écouter vraiment la radio. France-Inter, qui se met en quatre pour satisfaire ses auditeurs, Les invités du matin sont présents, pas en studio, au téléphone, ça fonctionne bien. Le duo de journalistes qui officient entre 7h et 9H parfaitement rodé, assure la continuité de l’information. 8H20 l’invité, un professeur de médecine des hôpitaux de Paris. En deux questions et deux réponses, il a donné un grand coup de pied dans ma porte, fait entrer la calamité dans mon cocon. Le pire est à venir, nous allons manquer de tout, la vague arrive. Je respire mal, j’étouffe, la tartine de pain beurre salé, confiture de fraise me tombe des mains. Je la reconnais, ma vieille ennemie, toujours tapie dans l’ombre, la crise de panique. Ça faisait longtemps qu’elle ne m’avait pas rendu visite. Il me faudra une longue douche bien chaude, de longues respirations, allongée sur le tapis pour en venir à peu près à bout. Mais je le sais déjà, une ombre s’est étendue sur la journée. Heureusement elle est assez chargée.  Des interrogations orales individuelles via Zoom, j’en ai pour quatre à cinq heures. En fin de journée, outre mes étudiants, j’aurais vu trois chats, deux chiens, un lapin nain, et même des poules. A 14h, j’ai reçu une vidéo, des poules rousses dans leur poulailler avec un petit mot -excusez-moi madame je vais être un peu en retard, il faut que je nourrisse les poules. Quand ledit retardataire est apparu sur mon écran, je riais encore. Merci jeune homme, vos poules furent plus efficaces que les exercices de respiration pour me remettre de ma crise du matin.

Il me reste de cet épisode la ferme résolution de prendre maintenant mon petit déjeuner en silence. Je suis une droguée de l’information, tant pis ma santé mentale passe par une detox expresse.

Je suis vite récompensée j’entends les oiseaux. A partir de maintenant je n’écouterai plus les informations du matin, je vais me contenter du journal d’ARTE le soir. C’est court mais suffisant pour être informée sans être intoxiquée.

Reste, en cette fin d’après-midi presque chaude, une grande question, si je sors maintenant aurais-je le temps de faire les cinq kilomètres de mon circuit en une heure ? Je suis joueuse, je vais déjà tricher un peu sur l’heure de sortie, dix minutes plus tard ça donne un peu de longueur à ma laisse. Quand j’étais à l’internat et que je me rendais chez le dentiste, je devais lui faire remplir une attestation précisant l’heure à laquelle j’étais arrivée à son cabinet et l’heure à laquelle je le quittais. L’homme était sympa il me donnait une demi- heure de plus pour me promener en ville. Ce n’est pourtant pas ce souvenir qui m’a soufflé de tricher, il me semble que cela me vient naturellement.  Cinq kilomètres en une heure, bien-sûr que je peux le faire, mon corps peut le faire, mais cela suppose de ne pas s’arrêter, ne pas regarder une vitrine, un échassier se dandinant le long de la rivière, se poser cinq minutes sur un banc pour mieux profiter du soleil. Les vitrines ne montrent plus grand chose. De nombreux commerçants les vident ou au moins reculent les mannequins au fond du magasin. Peur des pillages ? Le soir les spots lumineux éclairent le vide.

Jeudi matin

Premier petit déjeuner en silence, étrangement je ne ressens pas de manque. Des bruits de talons aiguilles dans la rue, je me précipite à la fenêtre tant il me semble incongru de s’infliger des talons aiguilles pour une sortie minimale. Je ne la vois pas, elle est sous mes fenêtres, le tac tac est impérieux, pressé, cette femme ne se promène pas. Une voiture au carrefour, vitres ouvertes offre le temps d’un feu rouge, sa musique orientale. Normalement ça m’agace ce sans-gêne d’imposer ses gouts musicaux à toute la rue. Aujourd’hui toute manifestation d’une présence humaine dans mon champ de vision ou auditif est bonne à prendre.

Ce matin pas de Zoom, repos ou presque, un peu de temps pour anticiper les journées qui vont suivre. A force de voir ma bibliothèque dans mon dos sur l’écran de mon ordinateur, je me dis qu’un petit coup de chiffon lui ferait du bien. C’est très long de dépoussiérer une bibliothèque, je prends un livre, le feuillette, un autre, le feuillette et encore un autre et un autre. Quand j’ai déménagé il y a deux ans, j’en ai donné beaucoup, mais il en reste encore beaucoup, j’en ai acheté de nouveaux aussi. Je fais partie de celles qui ont besoin de posséder leurs livres. J’ai un abonnement à la médiathèque mais j’y vais peu. Et quand j’y vais j’oublie de rendre les livres et reçois des avertissements. Alors j’ai beaucoup de livres qui, une fois lus dorment tranquillement en attendant des mains secourables qui les ouvriraient à nouveau. Ces mains secourables sont à portée de moi, dans l’immeuble. Lire console des confinements mais bibliothèques et librairies sont fermées. Une boite à livres dans le hall de l’immeuble, un grand carton, et j’ai ma boite à livres, une bonne vingtaine plus quelques DVD, un petit mot collé sur la boite, le tout posé à côté des boites aux lettres.

Je suis sortie faire quelques courses, un discret « ding » dans mon sac, un message, Françoise la locataire du Rez de chaussée m’écrit qu’elle a choisi un livre.

Le marché sous Les Halles est normalement ouvert le matin. Ce matin les grilles sont fermées, je m’approche pour lire l’écriteau, il y quelqu’un à l’intérieur. Je n’ai pas le temps de m’interroger que ma vendeuse de fruits et légumes préférée se présente à la grille un carnet et un crayon à la main. Les clients ne rentrent pas mais elles sont là, fidèles au poste les primeurs, le fromage… Cinq minutes plus tard je repars avec des oranges, des pommes, et une belle salade locale. La salade est énorme, armée d’un grand couteau je la tranche net et dépose une moitié à ma voisine de palier. Le soir quand je rentre de promenade, un petit paquet aluminium sur mon palier, une belle part de clafoutis maison déposée par le voisin du premier qui aime lire.  Cette année s’il y a une fête des voisins dans la cour de l’immeuble ce sera avec plaisir.

Jeudi après-midi

 Détestable, le directeur nous a imposé une réunion de Comité d’entreprise virtuelle. Nous découvrons, stupéfaits, que le lycée dispose de la plateforme Teams de Microsoft mais que seul le personnel y a accès. Nous avons passé des heures, chacun dans son coin, à chercher et bricoler nos solutions alors que l’outil existe. C’est tendu, les hommes monopolisent la parole, ça devait durer une heure maximum, nous y passerons l’après-midi en arguties pour la plupart sans grand intérêt. Je n’ai même pas eu le temps de déjeuner décemment. Bien la peine de travailler à trois mètres de sa cuisine.

Plus rien à dire, grand coup de déprime, envie de tout laisser tomber, écrire pour moi…

Vendredi

Si c’était une semaine comme les autres, ce serait veille de week-end. Je l’ai déjà dit la semaine dernière, et le dirai la semaine à venir. Tout le monde le savait mais l’annonce tardait, il faudra encore attendre la fin de matinée pour que le premier ministre s’y colle. Le confinement est prolongé jusqu’au 15 avril. La vague arrive sur la région parisienne, elle n’a pas pour autant encore quitté l’Alsace, là où il y a un mois et demi, un grand rassemblement d’une église évangélique a servi de couveuse au coronavirus. Trois mille personnes qui se côtoient, s’embrassent, se serrent les mains, une vraie aubaine. Leur grand rassemblement terminé, tous ces gens, réconfortés par leur grande foi démonstrative, s’en iront chez eux, dans tout l’est de la France distribuer en silence le tueur.

Dans ma petite ville, nous n’entendons rien ou pas grand-chose. Comment tourne l’hôpital ? Est-il saturé, en état de recevoir des malades gravement atteints ?  Hors de l’immeuble nous ne parlons pas ou si peu. Faire les courses au supermarché, c’est se confronter au regard méfiant de tous et toutes. Pas une ébauche de sourire, Certains portent des gants, voire des masques, comment se les sont-ils procurés ? Sont-ils personnels soignant ? Sans doute pas car des créneaux horaires leur ont été réservés dans les supermarchés.

Les ordres du ministère de l’intérieur sont clairs, tout contrevenant aux autorisations de sortie payera une amende de 135€ et en cas de récidive la peine pourrait aller jusqu’à de la prison ferme. Autant dire une possible condamnation à mort tant les prisons sont surpeuplées. Dans le même temps il faut libérer par anticipation les prisonniers condamnés à de courtes peines pour décongestionner les prisons. Absurde.

J’ai beaucoup zoomé ce vendredi, cinq heures. Les yeux qui piquent, la nuque raide, mes névralgies de Arnold (douleurs irradiantes dans la nuque) réveillées par cette position inconfortable de fixer un écran, se sont réveillées. La tentation du canapé est grande. Se secouer, sortir, c’est comme une urgence. J’en ai assez des bords de la rivière. En une heure dans mon rayon d’un kilomètre je ne peux atteindre la campagne. Je remplis consciencieusement mon attestation de sortie, motif promenade autour de mon domicile ne dépassant pas une heure. Je mets l’heure de sortie. Je fais tout comme il faut, sauf que je glisse dans mon sac une seconde attestation partiellement remplie, il y manque juste l’heure de sortie, Et je pars en voiture sur les hauteurs de la ville. Le sanctuaire de Notre Dame du Mt Roland, posé sur un mamelon des contreforts du massif du Jura, d’un côté la Bourgogne, de l’autre la Franche-Comté. De l’air des chemins autour de la basilique, je me prends à rêver en voyant la coquille bleue des chemins de Saint Jacques. Un petit oratoire érigé par la communauté portugaise, toujours fleuri. C’est calme, serein, et en ces premiers jours de printemps la prairie s’est couverte de fleurs jaunes. Je ne sais pas leur nom, je suis nulle ne botanique. En montant j’ai croisé la patrouille qui descendait, ils m’ont ignorée. J’ai fait un grand tour sur les sentiers, respiré le grand air, dans cette belle solitude, j’ai poussé un grand cri primal, ouvert mes poumons sans crainte d’attraper ni transmettre le virus. Ma désobéissance m’a offert trois heures de liberté totale. Je n’ai croisé personne, je n’ai pas subi de regard désapprobateur. Je suis redescendue à la nuit tombante, apaisée, réconciliée avec le confinement, sans culpabilité aucune de cette désobéissance. Seule dans ma voiture puis dans la prairie, je n’étais pas en danger et je n’étais pas un danger.

Samedi

Le corps a compris qu’il n’y a plus de réveil, alors il se choisit une heure de lever 8H30 à quelques minutes près. Je tiens ma résolution, plus de radio le matin avant 9H. Après 9h le programme se fait plus léger. En temps normal on appellerait ces programmes développement personnel. Aujourd’hui ce sont des programmes prenons soin de nous. Des heures entières d’experts en tous genres, sport, yoga, lecture, musique, cuisine, jeux pour et avec les enfants. D’anciens confinés qui viennent témoigner ; une journaliste qui a passé soixante-dix jours dans un sous-marin nucléaire de l’armée française, notre astronaute français… Seulement ces confinés là le furent de leur plein gré, la décision leur a appartenu. Cela n’a bien entendu pas évité les tensions, les conflits. Mais personne ne leur a imposé l’épreuve.  Alors j’écoute d’une oreille distraite ces belles expériences, ces beaux conseils, je me dis que je devrais en suivre quelqu’uns. Télécharger une application de yoga, de méditation, faire des étirements tous les jours. J’y pense cinq minutes, ne le fais pas et j’oublie. Je ne pense pas être la seule à procrastiner ainsi. Nous sommes sans doute plus ou moins tous ainsi.

Ce matin dans le miroir, aie aie aie. Ce rendez-vous chez le coiffeur annulé par le confinement, petite catastrophe de coquetterie. Ça commence à pousser dans tous les sens, je ne sais plus quoi en faire. A la supérette ils vendent des barrettes pour les attacher.

 A quoi allons-nous tous rassembler quand nous sortirons de là ? Allons-nous nous rapprocher de Robinson sur son ile ? Nous précipiterons nous dans les rayons des magasins, chez les esthéticiennes, les coiffeurs, les thérapies de relaxation ? Ou devenus plus sages, moins soucieux de l’apparence et plus enclins à l’introspection ? Des philosophes, sociologues, économistes, psychologues, médecins, écologistes se succèdent dans la presse pour nous décrire ce que nous serons après. Il devrait y avoir un avant et un après, une grande peur mondialisée qui nous rendrait meilleurs ou au contraire totalement nihilistes.

A plus court terme, nous ne savons pas comment nous finirons l’année, ce que sera l’été, serons-nous confinés par quarante degrés dehors ?  Et combien de temps serons-nous disposés à l’accepter sans broncher, combien de temps allons-nous y croire ? Tant de voix discordantes nous vrillent les oreilles. Ne pas trop cogiter, débrancher le cerveau, plus facile à dire qu’à faire. Je ne sais pas débrancher. Seuls la piscine et le Thaï chi me déconnectent, les deux nous sont interdits. Nous sommes pour l’instant encore capables d’admettre la nécessité de cet enfermement quasi policier, alors que d’autres voies ont été prises. La Corée qui teste massivement et ne confine pas les bien portants. Nous tuons à petit feu notre économie, les liens sociaux, les vieux dans les maisons de retraite qui vont mourir de solitude. Nos décideurs n’ont aucun affect, aucune parole de bienveillance, de compassion pour la dureté de ce qu’ils nous imposent. Nous entrons doucement mais surement dans une dictature encore douce, incontestée parce que nous avons peur de sortir, mais les réseaux sociaux, nouveaux forums de démocratie directe, bruissent. Les gilets jaunes s’affichent aux fenêtres. Des politiciens meurent, des élus attaquent des ministres en justice pour avoir tenu les élections municipales il y a deux semaines. Les fondations de notre pacte social, déjà bien ébranlées, vacillent.

Dimanche

Le printemps est fini, déjà, il fait gris et froid. Cela me va, sans jardin et sans droit d’aller dans les parcs à quoi bon le grand soleil ?  Le retour de l’hiver c’est ma revanche sur les jardiniers qui ont gratté la terre toute la semaine. Aujourd’hui le confinement est un bonheur. Une journée entière lovée sur le canapé, les visites du chat qui va et vient de mes genoux à son fauteuil et retour. Un bon livre, la lampe à abat-jour rouge qui réchauffe les murs.

La semaine vissée à mon écran m’a laissée une douleur lancinante dans la nuque, ça irradie dans toute la tête, la plus-part du temps je résiste. Aujourd’hui je n’ai pas envie de résister, j’ai ce qu’il faut dans le tiroir à pharmacie, un petit comprimé de Tramadol (un opiacé tue douleur) Après une demi-heure de patience un bienheureux état de d’apesanteur qui laisse l’esprit suffisamment alerte pour la lecture. Je me suis plongée dans un gros roman de Joyce Carol Oates – Nous étions les Mulvaney- Il faut du temps pour se plonger dans Oates, elle raconte dans de gros romans, l’Amérique des petites villes, des nulle part, des familles condamnées à la désagrégation. J’ai passé tout ce dimanche avec les Mulvaney. Le confinement m’a provisoirement débarrassé de l’angoisse du dimanche soir.

Semaine trois du 30 mars au 06 avril

Avril est arrivé, il nous a rapporté le soleil, les températures douces, les envies de vêtements légers dans la fraîcheur du matin, en attente du zénith qui nous confortera dans notre choix d’avoir remisé doudounes et manteaux au placard d’hiver.

J’ai un grand placard à vêtements, j’ai beaucoup de vêtements, pas seulement parce que j’en achète beaucoup, mais aussi parce que je les garde longtemps. J’ai une pensée pour la patronne du coquet dépôt-vente de vêtements, chaussures et accessoires, que je visite souvent. Pourvu que cette fermeture prolongée ne lui soit pas fatale. Grâce à elle et à ses clientes vendeuses, de nombreuses femmes comme moi, coquettes mais désargentées, se font plaisir régulièrement. Et en ces temps écologiquement corrects, de critique de la ‘fast fashion’, se vêtir, joliment, sans participer plus encore à l’exploitation d’humains et de la planète, est un acte quasi civique. Dès la fin de cet enfermement mes deux premiers actes de consommatrice seront pour elle et la coiffeuse.

Lundi

 Un week-end de trois jours, puisque pas de cours le lundi, pas de formation à Lyon, pas de réunion, rien en apparence. L’opiacé du dimanche après-midi n’a pas encore dispersé tous ses effets.  Levée tard, je m’offre le luxe d’un petit déjeuner façon dimanche. Je pose le thé, les tartines, le yaourt, le beurre et la confiture et emporte tout ça dans le salon bureau qui est au soleil le matin. L’après-midi je migrerai vers le salon avec table de l’autre côté de l’appartement. Je suis comme les tournesols, je tourne avec le soleil. Merci à l’ordinateur portable de me permettre ce luxe. Il y a quinze ans je n’aurais pas soulevé l’ordinateur.

Disparu le dimanche, le soleil est à nouveau au poste le lundi, n’est-il pas fatigué de nous narguer ainsi à travers nos fenêtres ?  La voisine du fond de la cour a fini de préparer sa terre. Elle m’invite à me rendre compte du travail abattu. La terre est fine, bien meuble, ratissée, bien peignée, mais sèche déjà. La pluie a déserté depuis au moins trois semaines. Les esprits chagrin affirment qu’elle reviendra en mai ou juin quand nous serons enfin dehors et d’ajouter – mais si c’est sûr en deux-mille quelque chose, ça avait été comme ça, un mois d’avril super et un été pourri.  Ma voisine confirme, elle a déjà arrosé ses plantes vivaces qui commençaient à piquer du nez. A la radio aussi le soleil nous nargue, les prévisions météorologiques, débitées du même ton que d ‘ordinaire, enjoué, pour annoncer le grand beau temps qui va durer, durer, durer. Et que va planter ma voisine dans sa terre si bien préparée ? Elle sait très bien ce qu’elle voudrait planter, chaque année à cette époque ses plants sont prêts. Cette année rien, la terre n’attendra pas l’ouverture de la jardinerie, impatiente, elle se couvrira de pissenlits, herbe, trèfle, tout ce que abeilles et vent voudront bien transporter depuis le parc voisin. Les chats qui peuplent la cour seront eux aussi ravis de l’aubaine, c’est si facile de gratter une terre que les humains ont si bien travaillée. Nous nous quittons, désolées, sur cette note tragi-comique. Il est temps pour moi de remonter dans mon appartement du deuxième étage. Il est l’heure de cuisiner. On ne dit plus seulement l’heure de manger mais de cuisiner. Manger devient peu à peu un acte important, une pleine cérémonie qui se prépare, tel un rituel quasi religieux. Ce matin, je suis rentrée chez le boucher, il ne me connait pas, je mange peu de viande, mais aujourd’hui je ressens une envie impérieuse et non négociable de viande, rouge la viande. Cent grammes de viande hachée de premier choix, charolais ou rien, du riz, des lentilles, un oignon et des épices rapportées de mon voyage en Inde. Revenus dans l’huile d’olive, le mélange cuit à l’étouffée. Les épices parfument tout l’appartement pour deux jours. Un délice que, luxe suprême, j’ai tout le temps de savourer. Le chat, voleur par nature, a tenté une visite dans mon assiette, et a décampé comme s’il avait vu le diable jaillir de l’assiette.

L’angoisse du dimanche soir avait disparue. Elle refait surface ce lundi après-midi. Hors de toute directive, il faut bien jeter un oeil sur l’emploi du temps de la semaine. Envoyer des consignes de travail aux uns, fixer des classes virtuelles aux autres pour le reste de la semaine. Réceptionner les travaux écrits qu’ils ont fini par envoyer, et les corriger ou tout au moins les annoter. Donner des notes ? Dans ce pays qui ne jure que par cela depuis que les enfants ont six ans, oui il faut donner des notes. Inutile de recommencer éternellement le stérile débat sur leur utilité. Les parents les veulent, l’institution les veut, les élèves aussi. Suis-je la seule à ne plus les vouloir ? Dans mon environnement immédiat je le crois. Étonnement, les plus diligents à m’avoir renvoyé leur travail sont ceux pour qui l’anglais n’est pas une obligation d’examen. Divine surprise. Le tout va me prendre tout l’après-midi. Il est six heures quand je décide que ça suffit et éteins l’ordinateur. Mais que fait encore le soleil dans mon salon ? Il y a deux jours à peine il était, à cette heure-là, passé au-delà du pignon de l’immeuble. Voilà donc deux jours que nous sommes passés à ‘l’heure d’été’. Le Coronavirus, star mondiale, a évincé le marronnier médiatique biannuel. On avance ou on recule ? Question autour de l’apéritif du samedi soir, selon le nombre de verres, la discussion tourne au vinaigre. Pas d’apéritif, pas de rappel sur les ondes, ou alors si discret que je l’ai manqué. Passage en douceur, le temps au printemps, nous a volé une heure. Sans bruit nos petites horloges électroniques connectées ont fait le changement. Vite une attestation, achats indispensables…’ j’ai le temps de sortir, faire le tour au moins des trois rues et du parc près de l’immeuble. Deux-mille pas peut-être ? Il y a si peu de temps, lors de mes grandes balades en vélos, je me moquais des joggeurs avec mesureur de pas accroché au bras. La bonne excuse, maintenant c’est une question de survie.

Mardi

      Journée calme, si calme que si j’écris je vais me répéter. Une invitation Zoom, je suis restée consciencieusement une heure dans ma salle virtuelle, seule. Pas d’explication, le collègue chargé de cette classe ne sait pas non plus. Pas grave j’ai fait ma part du travail. Préparé, connecté, attendu. J’ai fini par fredonner une vieille chanson de Jo Dassin – j’ai attendu, attendu, ils ne sont jamais venus, la la la la. Et j’ai renoncé à enquêter.

Journée calme et soirée un peu moins. Paola a une question pour préparer notre cours commun de fin de semaine. La question, ça va aller il n’est pas difficile de trouver la solution. La question me semble bien vite un prétexte. Paola est au bord de la crise de nerf. J’ai posé le téléphone et mis le haut-parleur. Notre conversation est entrecoupée de hurlements d’un adolescent insupportable, des hurlements de Paola en réponse. Je me dis que bien-sûr ils sont italiens mais tout de même !  Deux heures plus tard, elle est calmée, elle me traite de vieux sage et me demande ma recette. Ne me voyant pas vraiment comme tel, j’aimerais bien, je n’ai pas de recette. Mais je comprends pourquoi dans son regard je suis sage. Cette séance de psy sauvage m’a épuisée. 

Mercredi

      Deux petites heures de Zoom et le reste de la journée à lire des travaux envoyés en différents formats.  Il y en a même qui ont écrit leur travail à la main et pris une photo de leur chef-d’œuvre. Je refuse catégoriquement cette dernière option.  Personne ne proteste. Que leur arrive-t-il ? La distanciation sociale, autre novlangue inventée à la hâte pour nous enjoindre de ne plus nous approcher les uns des autres à moins d’un mètre, les a anesthésiés ?  Il est vrai que ronchonner par clavier interposé c’est moins spontané. Reste qu’en fin de compte corriger des copies écrites sur un ordinateur, sur un ordinateur, ça va plus vite. Et pour moi dont l’écriture manuscrite est un cauchemar quel bonheur.

Ce midi j’ai écouté France-Inter, le monde d’après encore et encore plus fraternel, moins consumériste, en attendant un internaute influenceur vient expliquer comment aller visiter un site internet de sa fabrication pour s’entraider entre voisins !  Sommes-nous donc devenus si abrutis que nous ne trouvions pas tout seuls comment parler à ses voisins de palier ou par-dessus la haie.  Petit florilège : faire les courses pour une voisine âgée, envoyer des messages par SMS au voisin seul chez lui. Se prêter des livres ou des DVD… Je crois bien que nous avons déjà tous trouvé ça tous seuls. Une vidéo de yoga, de méditation, de tai-chi, d’accord cela ne s’improvise pas, mais tout de même faire sa publicité en brassant de simples conseils de bon sens, sur une chaine de radio reconnue pour sa qualité me laisse sans voix. Un peu honte, comment en sommes-nous arrivés là ?

Je coupe la radio, entre ma discothèque et le silence je choisis le silence. Je m’habitue au silence, troublé de temps à autre par une moto pétaradante, un Klaxon, pour rien, il n’y a pas de bouchon dans l’avenue. Le bus qui passe sous mes fenêtres toutes les heures, vide, en temps normal il est presque vide. Même le roulement des trains tout proches s’est évanoui.

Cette nuit plutôt douce je laisse la fenêtre de ma chambre entr’ouverte, demain matin le pépiement des oiseaux me réveillera en douceur. D’ici là je peux dormir tranquille, le bar des Trolls, à deux pâtés de maison est fermé. Et j’ai tout à coup la nostalgie des élucubrations avinés des consommateurs à minuit quand la taulière les met dehors.

Jeudi

      Le marché couvert est ouvert, les commerçantes me l’ont dit. La flemme me prend, mon réfrigérateur et mes placards ne sont pas vides, alors pourquoi sortir ? L’après-midi sera long devant l’écran et Zoom.  Des oraux encore, huit étudiants en quatre heures. A l’arrivée seulement sept, nous en avons perdu un en route. Fidèles à eux-mêmes ils sont en retard pour se connecter, le chemin d ’une pièce à l’autre de leur logement est sans doute long. Ciel en voici un qui s’est rasé la tête ! Mais quelle idée, il a de si beaux cheveux. Tout se passe bien. Jamais à l’heure mais sympa. Un entrainement à un examen oral par Visio interposée ça manque de naturel. J’ai du mal à poser les bonnes questions. En temps normal j’ai une nette préférence pour les prestations orales, j’enseigne une langue vivante, donc cela se parle. Ça prend du temps mais c’est plus drôle que de corriger les copies, alors quand je peux je propose des oraux. Mais j’ai besoin de vrai contact, l’écran nous rend tous lointains, irréels. D’aucuns imaginent déjà que cette expérience improvisée et non voulue sera le prélude à une modification profonde de l’enseignement, vers plus de distance et moins de présence. Je n’y crois pas. Une société confinée volontaire ? Une crainte généralisée des contacts humains, l’écran sacré roi incontesté de nos maisons ? Je me demande si au contraire de tout ce que prévoient nos pythies auto-proclamées, nous n’allons pas remettre à leur juste place nos bijoux de technologie.

Finie cette longue journée, je m’apprête pour ma petite délinquance quasi quotidienne. Chaussures de marche, téléphone, carte d’identité et la sacro-sainte attestation dument remplie dans mon sac, sans oublier la seconde, encore partiellement vierge au cas. Je vais le long du canal vers le nord cette fois. Côté nord de la ville le canal est bordé d’arbres probablement multi centenaires. Mer Noire 3650 km, indique le panneau, Coté sud Nantes 900km. Je rêve trente secondes, Nantes par le sentier, pas de patrouille ça reste possible, la Mer Noire, hors de question. Les frontières sont fermées. La simple idée de se frotter aux douaniers de Viktor Orban, refroidit toute rêverie.

Sur le sentier il y a quelques promeneurs, des joggeurs, des cyclistes, des chiens au bout d’une laisse. On se sourit, voire on s’envoie un bonjour sonore, sorte de complicité de ceux qui osent sortir. Oser, ce n’est pourtant pas héroïque, nous en avons le droit. Un peu. Au supermarché, à la boulangerie, chacun regarde ses pieds, ou la distance entre lui et son voisin. Regard fermé. Dans cette petite ville c’est comme si plus personne ne se connaissait. Alors pourquoi se sourit-on en promenade ? La réponse est peut-être dans la question.

Ce chemin je le connais bien, je le parcoure souvent le dimanche en vélo du printemps à l’automne. J’aurais aimé prendre mon vélo, le vélo ça permet d’aller plus loin dans l’heure autorisée. Hélas quand je l’ai déballé de sa housse d’hiver, j’ai trouvé le pneu avant complètement à plat, et malgré notre entraide de voisins je n’ai pas de solution. Personne n’a de pompe à vélo. J’ai fait le tour des supermarchés, rien, tout pour la voiture, rien pour la bicyclette. J’irai à pieds jusqu’à la fin du confinement. Et je découvre les troncs des arbres, des troncs si larges, si bien attaché au sol, des troncs qui ont vu grandir des générations, accepté des centaines de gravures sur leur vieille écorce, un coeur percé d’une flèche, et deux noms. Tant que l’arbre est debout c’est pour l’éternité. Et j’enlace un tronc, on dit qu’enlacer un tronc d’arbre réconcilie avec soi-même, apporte du réconfort, l’arbre soignant. Peut-être à condition qu’à son pied ne pousse pas un bouquet d’orties malicieuses qui trouvent intelligent de se frotter sur ma peau, à la limite exacte entre la chaussette et le pantalon. J’ai choisi le mauvais arbre sans-doute, celui qui voulait juste qu’on lui fiche la paix, excédé par les manies des humains. Je crois même l’avoir entendu ricaner – tous ceux que vous êtes là qui passez devant moi sans me voir, tous je vous ai vu naitre et je vous survivrais.

Rentrée après une heure et demi de grand-air et de soleil, il m’a pris fantaisie de faire parler cet arbre. Je lui ai fait écrire une lettre. Une sorte de revanche sur cet arbre qui prétend me survivre, je lui ai fait écrire son testament sous forme de lettre à son fils.

Lettre d’un vieux chêne à son jeune fils, âgé d’une vingtaine d’années.

Cher fils,

Tu as bien poussé. Déjà vingt ans. Oublié par les cochons sauvages qui labourent régulièrement le sol. Tu peux croitre sous mon ombre protectrice. Tu as maintenant un bien joli tronc, tu montes bien droit vers la canopée. Bientôt tu seras aussi haut que moi, tes branches enlacées aux miennes.

Hélas, vois-tu ce rond rouge sur ma vieille écorce ? Non ? Tu ne t’en soucie pas. Tout à ton travail de grandir et grandir encore. Le rond rouge c’est un humain qui l’a peint. Le même qui t’a épargné il y a vingt ans.  Tu ne le sais pas mais chacun de tes frères et sœurs, fut arraché tout jeune par les humains. Ils disaient que tu étais le plus beau, qu’il te fallait de la place pour grandir.  Alors j’ai compris que pour moi, un jour, le rond rouge viendrait.

Mon fils, tu vas grandir encore. Tes branches vont s’épanouir, en toute liberté. Tu as le temps, un siècle, deux peut-être. Tes racines vont puiser loin dans la terre la nourriture et l’eau qui manquent à la surface. Tu donneras de l’ombre aux amoureux qui s’alanguiront à tes pieds. Tu te remémoreras leurs douces paroles pendant les longues journées froides d’hiver.  Tu salueras les louveteaux qui batifoleront sur tes racines.

Adieu, cher fils, l’automne arrive, les tronçonneuses ronronnent au loin dans leurs effluves de gas-oil. Dans quelques jours je serai couché sur le tapis de feuilles mortes.  Tu n’as rien à craindre, tu es précieux pour les générations d’humains à venir. Ils feront très attention à toi. Le dernier automne, quand ils ont abattu le vieux chêne malade, il y même un humain qui l’a enlacé pour lui demander pardon, avant de l’attaquer avec sa scie diabolique. Je ne sais pas ce qu’il adviendra de moi. Rond rouge je crois que cela signifie bois d’œuvre. Si je pouvais finir parquet, sentir les pieds nus d’un petit humain au réveil, supporter les jeux, les roulades des enfants, les ébats joyeux d’un couple qui s’aime, le chuchotement d’une grand-mère lisant un conte à sa petite fille. 

Vendredi

Si c’était une semaine normale… Encore un samedi et un dimanche sans projet.  Dans la vie normale avec une amie, nous aurions dû aller à l’opéra de Dijon voir Macbeth. Le verrons-nous un jour ? l’opéra n’a pas donné de nouvelles, seront nousremboursées ? Macbeth sera-t-il reprogrammé ? Nous attendrons.

En attendant reste la plus longue journée de la semaine, six heures prévues à deux sur Zoom. J’ai parfois l’impression que personne ne nous demande d’en faire tant.  Nos appentis en fin de formation sont pleins de questions, nous sommes totalement vides de réponses. Ce matin ils sont presque agressifs, sans doute comme les jeunes fauves qu’ils sont, sentent-ils notre fatigue. Les circonstances, l’incohérence des consignes officielles, les revirements quasi journaliers -ce qui est vrai le matin est obsolète l’après-midi, nous rendent vulnérables. Ils finiront par s’excuser peu avant midi, d’un argument imparable, nous nous attaquons à vous parce que vous êtes les seules à être là. L’après-midi se passera bien, avec leurs remerciements pour l’entrainement à l’examen oral que nous avons réussi à finir.  Entrainement à l’examen oral. Il n’y aura pas d’examen oral. Le ministre l’a annoncé en milieu d’après-midi, le bac, ce soi-disant sésame ouvre-porte de tous les possibles, est plus ou moins annulé, remplacé par la prise en compte de toutes les notes de l’année, à l’exception des notes que nous aurions pu distribuer pendant le confinement. Ce qui est valable pour le bac l’est aussi pour tous les examens nationaux. En trois phrases, le ministre a dédouané ceux qui, depuis trois semaines méprisent nos efforts en ne répondant pas à nos sollicitations. Lundi matin auront encore des présents de l’autre côté de l’écran ?

Il est temps de leur souhaiter un bon week-end, nous restons encore un moment avec Paola, nous nous montrons nos matous. Paola aimerait que ses enfants partent un peu chez leur père, mais ce ne sera pas encore pour cette fois, la nouvelle compagne de leur père est positive au Coronavirus. J’espère que d’ici lundi elle n’en aura pas tué un.

Je considère un instant l’idée d’un apéritif en solitaire. A quoi bon ? Je renonce et me prépare un rapide plateau repas. Un potage de légumes en morceaux fait l’affaire, c’est sain et les légumes sont gouteux. Le chat a senti mon épuisement, il se love sagement sur mes genoux et m’offre sa ronron thérapie.

Samedi

J’ai bien dormi et comme tous ces jours ensoleillés le chat me réveille par ses sauts incessants sur la fenêtre de la chambre. Les oiseaux libres sur les moignons d’arbres de l’avenue l’énervent. Ces arbres ne se décideront donc jamais à faire repousser leurs branches. En me penchant j’aperçois quelques petites feuilles froissées qui tentent de s’épanouir sur un ridicule bout de branche. Je ne comprends pas cette façon de couper les branches de ces arbres. De l’autre côté dans le jardin de la maison d’à côté les branches intactes éclatent de bourgeons.

La première semaine d’enfermement j’avais pris la ferme résolution de passer l’aspirateur au moins trois fois par semaine. Comme toute bonne résolution celle-ci n’a pas fait long feu. La continuité pédagogique, si chère à notre ministre, me donne une excuse en béton. Je travaille toute la semaine, je fais le ménage le samedi. Et ce samedi je déborde d’énergie. Deux heures entières d’aspirateur, de chiffon, d’éponge grattante, de plumeau, il faut que ça brille c’est le grand ménage de printemps. J’ai dérangé deux ou trois araignées, le chat, rendu fou par toute cette agitation, fait des aller -retours entre les fenêtres.  Reste le repassage, ce sera pour demain matin.

Je me plonge dans un livre acheté depuis quelques temps, Le corps d’après de Virginie Noar, une jeune auteure. Le corps d’après c’est le corps après la naissance de l’enfant. Elle raconte la violence de la grossesse médicalisée à outrance. Le corps médical, encore masculin, qui vous prend pour un utérus ambulant, ce médecin, ces sages-femmes, fouillant le corps entravé dans des étriers d’un cabinet de gynécologie. Cet enseignement des gestes, le métier de mère. Ce livre j’aurais pu l’écrire en partie, et ce n’est pas une insulte à l’auteure, bien au contraire. Cette jeune femme a osé écrire ce que nous ressentons toutes mais qu’il est interdit d’exprimer tant avoir un enfant comme elle l’exprime si bien -c’est que du bonheur. Le corps de la mère, malmené, parfois mutilé, circulez il n’y a rien à voir. Merci Virginie Noar, merci à votre éditeur. Assommée par ma lecture, je me décide enfin à sortir faire mon tour autour de ma rue. Plus les semaines passent moins il y a de monde dans les rues. Nous nous fatiguons de faire toujours plus ou moins le même parcours.  Au retour, complètement reprise par ce livre coup de poing, j’en oublie de regarder ce que la VOD peut m’offrir ce soir.

Dimanche

Pourquoi je ne me résous plus à sortir le matin ? Plus les jours passent plus je rallonge mon petit déjeuner. Ma revue de presse numérique me prend une bonne heure. J’évite les articles trop clairement liés au virus. Les titres me suffisent pour comprendre que nous ne sommes pas à la veille de profiter de ce sacré printemps qui nous fait son pied de nez à chaque réveil.  Les titres me suffisent aussi pour voir que nos gouvernants n’ont pas tous renoncé aux termes choisis pour nous qualifier, imbéciles a un nombre d’occurrences impressionnant. Ce mot quasiment désuet en cache en réalité sans doute de bien plus crus hors micro.

J’aimerais retrouver ma quiétude cotonneuse de dimanche dernier. Mes douleurs cervicales sont au repos aujourd’hui, alors pas d’excuse pour le comprimé de Tramadol. Pas un nuage non plus. Et ces cinq chemisiers qui attendent depuis deux semaines un coup de fer avant de rentrer au placard.

Les chemisiers repassés ont retrouvé leur place coté hiver du placard. Le placard à vêtements, grand je l’ai déjà dit, a deux compartiments ; un pour les vêtements plus ou moins d’hiver, l’autre pour les tenues plus ou moins légères du printemps et de l’été. Si nous sommes enfermés encore pour quelques semaines je n’ouvrirai plus le coté hiver avant quelques mois. Est-ce une bonne nouvelle ?  

En descendant ma poubelle en fin d’après-midi, je retrouve deux voisines dans la cour. Nous discutons un bon moment de tout et de rien, mais aussi du jeune couple du premier étage, ils viennent de se séparer. Le confinement a-t-il achevé un amour déjà usé ? La cour est grande, nous pouvons papoter sans enfreindre les règles de distanciation.

Demain commence une quatrième semaine. Vais-je m’enfoncer dans une routine telle qu’elle ne vaudra plus d’être écrite ?

Semaine Quatre du 06 au 11 Avril

La routine guette. Nous nous habituons. Sortir pour aller acheter une baguette de pain, inutile. Remplir une attestation à chaque sortie, réduit l’envie de mettre le nez dehors. Une heure c’est long quand on s’ennuie, une heure c’est court quand la nécessité de respirer devient impérieuse. La presse se fait l’écho de ces villes qui verbalisent, réduisent les périmètres de sortie, rendent les masques obligatoires, alors qu’il y en a à peine suffisamment pour les soignants, les employés de la distribution et tous ceux qui font que ce pays ne s’effondre pas totalement. Il y a même une petite ville, dans le sud, qui a imaginé un moment de réduire le périmètre autour de chez soi à dix mètres. Tant pis si aucun commerce alimentaire ne se trouve dans ledit périmètre. Comment pouvons-nous élire de tels idiots à la tête de nos villes et villages ? Les menaces de plaintes contre le gouvernement se précisent alors que de plus en plus d’élus, d’assesseurs de bureau de vote lors des élections du quinze mars tombent malade.  Certains sont morts. Tous s’accordent maintenant pour admettre qu’il n’aurait jamais fallu tenir ces élections. Aucun élu n’a pourtant eu la témérité de désobéir, l’audace de protéger la population et eux-mêmes. J’ai appris, il y a longtemps, que dans une démocratie digne de ce nom, la désobéissance civile peut s’imposer devant un pouvoir prenant des décisions contraires à la sécurité de ses citoyens.

Lundi

Ça va comme un lundi. Expression banale, quand le temps est banal. En temps de confinement ça ne se dit plus. Inutile la formule toute faite. Contrairement à bon week-end que l’on écrit à la fin de tous les courriels envoyés le vendredi, ça va comme un lundi c’est de la langue orale, une blagounette entre collègues qui auraient plus ou moins aimé voir le dimanche se prolonger un peu. Ce lundi, comme les précédents, j’aurais aimé l’entendre la petite blague, aimé la trouver un peu bête, ridicule, mais l’entendre c’est être libre de se lever pour aller travailler le lundi. L’entendre c’est ne pas rester devant un écran en attente de l’ouverture de la salle de cours, un code à dix chiffres faisant apparaitre ma tête en gros plan, bien cadrée au centre de l’écran, et leurs têtes, au-dessus de moi. S’enquérir du moral des troupes, je ne sais pas si cela rentre dans mes attributions, mais je crois que ce contact presque humain nous fait du bien à tous, quel que soit notre position. Un semblant de cours en vidéo, une sorte d’atelier, où on essaie d’avancer sans stress, nous rend une certaine dignité de notre fonction. Nous sommes présents, nous n’avons pas tout bonnement disparu, nous ne sommes pas malades, la bête est passée au large de nos chambres. Après trois semaines de ce régime je deviens accro à ces petits moments avec mes étudiants, en presque vrai. Eux aussi je crois, car ils sont assidus et respectueux de nos efforts pour garder ce contact. Cet après-midi la première parole d’une jeune demoiselle fut – Madame c’est quand qu’on retourne à l’école ? J’ai adoré cette expression enfantine dans la bouche de cette jeune adulte.  Non messieurs et mesdames, les sachants, les élites, qui avez l’ambition de savoir ce qui est bon pour nous, non cet épisode n’induira pas un grand pas en avant vers encore plus de numérique. Nous avons besoin de contact humain, de regards échangés, de sourires, en vrai, pas devant un écran. Vous imaginez nous faire porter des masques dans l’espace public à long terme. Et à ce prix ne deviendrons nous pas juste de petites machines à produire, sans affect, sans humanité, en attendant que des robots nous remplacent, définitivement. Ce qui ne changera pas grand-chose, à force de distanciation sociale nous serons devenus des robots. Jugez-en, un apéritif en terrasse entre amis cachés derrière un masque ! 

En fin d’après-midi je suis passée dans une pharmacie, depuis une semaine ma rhinite saisonnière me chatouille le nez et me fait pleurer, les comptoirs sont protégés par un mur de Plexiglas, une ligne bleue signale la limite de proximité, la pharmacienne désinfecte le comptoir après chaque client. Sécurité maximale donc. Hélas le Plexiglas étant épais, la pharmacienne ne comprend pas ce que je lui demande, j’ai moi-même l’impression de ne pas être très claire dans ma demande. Je m’avance donc d’un demi-pied au-delà de la ligne, je suis rabrouée sans aménité ; et comme si ce n’était pas suffisant la cliente du comptoir d’à côté, me fusille du regard en commentant – ben oui c’est comme ça. Coupable. Suis-je coupable d’un crime pour un demi-pied de dépassement ? Nos gouvernants ne sont guère aimables, et s’ils étaient à notre image ? Comment vais-je oser éternuer dans l’espace public sans me faire lyncher ?

Mardi

Comme un mardi de confinement. En temps normal j’aurais programmé le réveil à sept heures, été dans ma salle de classe à huit heures. Ce matin à huit heures je savoure mon petit déjeuner dans mon petit salon. Revue de presse sur mon téléphone, le chat a sauté sur mes genoux. Est-il content le chat ? Ne me trouve-t-il pas un peu envahissante ? L’annonce, peu martiale cette fois, de l’annulation des examens me met presque en joie. Il va être possible de se mettre en veilleuse, assurer le service minimum, plus de copies à corriger, plus de notes, d’évaluation, ouah, la liberté ou presque. Je vais continuer à les rencontrer à leurs heures de cours, comme les nouvelles consignes nous l’imposent. Les deux consignes sont tombées le même jour, plus de notes, et obligation de pointer les présents. Il n’y aurait pas comme une presque contradiction ? Se disent certains.  Alors on fait comme si. Envoi de travail par mail, signe de vie des étudiants par mail, voilà ils sont présents. L’’après-midi je vais voir mon petit groupe préféré pendant deux heures. Il parait que les profs ont des préférés, moi cette année c’est une classe entière. Nous travaillons bien, dans la bonne humeur. Ils ont faim et j’ai plaisir à les nourrir.

Cette fin d’après-midi il fait extraordinairement chaud. Pendant que je travaillais, le très beau livre à venir de Paule-Andrée est tombé dans ma boite aux lettres numérique. Je descends dans la cour. Depuis le début du confinement je ne prends pas la peine de rentrer ma voiture dans la cour – les voleurs sont confinés. J’ai installé un fauteuil de jardin et une mini table. Munie d’un Thermos d’eau fraiche et de quelques biscuits, je me love dans le fauteuil et me plonge dans le Temps. J’en connais déjà certains chapitres, lors de notre semaine d’écriture d’été, j’en ai lu à voix haute au groupe. J’ai le souvenir de textes très poétiques, le Temps, passeur entre les générations. Que pense-t’il le Temps de ce qui nous arrive ? Rien sans doute, il continue son chemin. Il ne s’arrête pas, les jours, les heures, les minutes, les secondes, continuent de s’égrener, exactement au même rythme. Le temps n’empêche pas nos cheveux et nos poils de pousser, nos rides de se creuser, vieillir quoi ! Quand nous nous reverrons, nous dirons nous, intérieurement, en se regardant les uns les autres – il. Elle a vieilli, pris du poids, rapetissé ; la liste n’est pas exhaustive.

Je suis bien dans la cour, il y a des arbres en fleur dans mon champ de vision, je me plonge avec délice dans ma lecture. Quand la voisine, qui habite avec sa famille la deuxième maison au fond de la cour, vient me prier de venir profiter de leur pelouse. Nous nous connaissons peu mais avons une amie commune. Nos grands enfants font les mêmes études, nous faisons le même métier, nous avons des sujets de conversation et quand la fraicheur du soir s’annonce, nous n’avons pas vu le temps passer. Sans le confinement, nous aurions probablement continué longtemps sur le mode bonjour, bonsoir. Cela me console de mes déboires d’hier à la pharmacie. Le Temps va devoir attendre car il est l’heure de faire le diner. Menu d’été, salade verte, mini tomates, thon, œuf dur, croutons de pain et dés de fromage, le tout arrosé d’une bonne vinaigrette à la moutarde des moines. J’ai pris l’habitude de manger en regardant le 28 minutes sur ARTE. Comment fait cette chaine pour n’inviter à sa table que de vrais experts, mesurés et intelligents dans leurs propos. Des gens dont on dit qu’ils rendent ceux qui les écoutent intelligents. Qui nous donnent l’idée de réfléchir, de lire, qui nous donnent à rire aussi, quand le propos se fait plus léger. Ce soir un médecin, en colère, un médecin qui exerce depuis des années en médecine d’extrême urgence. Les guerres, les catastrophes naturelles ou pas. Il est furieux car cette catastrophe ci était, sinon évitable, du moins atténuable. Il déteste cette idée que nous sommes en guerre, il en a vu beaucoup. Il dénonce l’impréparation, des soignants épuisés, du matériel qui manque, des lits d’hôpital fermés depuis des années. La liste est longue des manquements de nos dirigeants. Et je me dis qu’il a tort, c’est bien une guerre à laquelle le pouvoir a envoyé les troupes, sans équipement, sans respect, sans soutien, avec l’éternel morgue de ceux qui savent. En 1870, il ne manquait pas un bouton de guêtre aux soldats français pour écraser Bismarck. Quelques mois plus tard la France avait perdu un peu de surface. En 1914, la France envoya des millions de jeunes hommes en pantalon garance se faire massacrer. Il faudra une année entière pour les équiper d’un uniforme bleu horizon plus discret. Et encore trois ans pour faire cesser ce massacre.  Petite fille, alors que toutes ces horreurs étaient derrière nous, une institutrice nous faisait encore apprendre la chanson –Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine.

En 2020, les masques ne sont pas nécessaires, il n’y en a pas. Nos maires nous demandent, de façon plus ou moins pressante, de nous fabriquer des masques avec tout ce qui nous tombe sous la main. Le masque inutile, est en passe de devenir obligatoire pour tous dans l’espace public, sauf qu’il n’y en a toujours pas.  En 1988, Je passais une grande partie de mes journées dans une chambre stérile, je tenais compagnie à mon compagnon qui attendait patiemment que sa moelle épinière se reconstitue après une chimiothérapie agressive. Avant d’entrer dans sa thébaïde il avait dû faire une liste de cinq personnes qui pourraient venir le voir. Les heureux élus avaient droit illimité à sur blouse, sur chaussures, masques, gants, tout le nécessaire pour protéger le malade des virus et bactéries extérieures tout en lui conservant le minimum de vie sociale indispensable à un être humain. En 2020 ? A vos aiguilles et machines à coudre citoyens.  Entre 1914 et 1918 les femmes faisaient des bandages avec de vieux draps, A quoi donc a servi un siècle de progrès scientifique ?  Des masques, à fleurs, des couleurs chatoyantes, des masques accordés à la tenue du jour, des masques que les scientifiques disent inefficaces s’ils ne sont pas lavés après chaque usage à soixante degrés. Autant en rire.  En 2020 la solitude organisée par pénurie qui rythme avec incurie. Et ce soir notre inénarrable ministre de l’intérieur précise que demander à tout le monde de porter un masque, même artisanal, laisserait croire que, protégé derrière son morceau de tissu, chacun pourrait s’affranchir de la rigueur du confinement. Merci monsieur le ministre, pour une fois que vous nous sauvez la mise.

Mercredi

Zoom multiplié par quatre heures, un devoir dit surveillé à déposer dans les boites de courriel à 13H15 et à récupérer deux heures exactement plus tard. Sans doute nos directeurs ont besoin de faire mine d’y croire. Le plus drôle est que les étudiants jouent le jeu. Trouvera-t-on encore parmi nous quelques vieux aigris pour dire que les jeunes sont …

Cette après-midi je suis libre. En descendant ma poubelle dans la cour, je regarde mon inutile vélo, ça m’enrage. Mon réfrigérateur est presque vide. Je vais pouvoir sortir ma voiture pour me rendre au supermarché. Il me faut une pompe à vélo, d’urgence. Je vais tricher, je vais rouler quinze kilomètres pour aller jusqu’au supermarché d’une autre ville. Même à travers les vitres de la voiture, voir un peu plus de verdure, des champs de colza en fleur, les premiers coquelicots sur les talus. Le supermarché est en entrée de ville, le même qu’à Dole, j’ai donc peu de chance d’y trouver mon sésame. Tant pis j’ai aussi besoin de nourriture. Au cas où, je passe dans le rayon des pneus, huile de vidange, polish à carrosserie et autre lave-glace. Je n’avais jamais remarqué qu’une voiture demandait autant de soins. Bingo, parmi tous les pneus de voiture, des pneus de vélo, bien visibles au bout du rayon. S’il y a des pneus, il faut bien les gonfler. Tout en bas, sous les pneus, pas deux, pas trois pompes, non une seule avec manomètre, une belle pompe à pieds à l’air bien robuste. Je l’attrape comme si ma vie en dépendait, personne dans le rayon, pour me disputer mon trésor. Je fais le reste de mes courses si vite que, rentrée à la maison, je m’aperçois qu’il me manque la moitié de ce qui était écrit sur ma liste. Aucune importance, je déhousse fiévreusement ma belle bicyclette rouge, et je gonfle, je gonfle, et les pneus reprennent vie. Hourra. Cette fin d’après-midi je vais faire une heure de pédalage. Il y a pleins de petites rues tranquilles, ça monte, ça descend, ça réveille tous les muscles, ça vide le cerveau. Des vieux assis sur le seuil de leur maison, me saluent au passage, l’un me dit – bravo la sportive ! Un peu surévalué le compliment mais dans ce moment de méfiance généralisée, ça m’enchante. Il faut si peu de choses pour illuminer une journée qui aurait pu être juste sans intérêt.

Jeudi

Un jour de quasi liberté, je n’ai pas de rendez-vous avec Zoom. J’ai donné du travail à faire, je les verrai demain.  Je me sens un peu vide. J’ai tout un dossier de travaux rendus ces trois dernières semaines, il faudrait les corriger, mais à quoi bon ? Nous le savons au fond de nous que l’année est finie.  Et que ce n’est pas si grave. Que la course effrénée au savoir se mette en pause, quelle importance ! Seront-ils plus bêtes parce qu’un tout petit peu moins savants ? La réponse est dans la question. Des parents d’enfants de moins de dix ans se sont plaints à la directrice de l’école que la maitresse n’avait pas donné assez de travail. D’autres se sont plaints du contraire. Quoi que vous fassiez vous ferez mal. Pauvres enfants, pauvres parents, ne leur a-t-on jamais dit que jouer était formateur. Une collègue qui dit que, quoi qu’il arrive, elle ne changera rien à ses habitudes rigoureuses, droite dans ses bottes.   

Il y a exactement deux semaines, avec Paola, nous étions en train de secouer nos jeunes. A ce moment-là ils étaient encore sensés préparer une soutenance d’examen. En fin d’après-midi, nous étions contentes, de nous et d’eux. Nous avions des promesses que – oui madame tout sera rendu à l’heure. Et maintenant ? La date limite fixée au quinze avril approche mais ça ne sert plus à rien. Il y a-t-il encore quelque chose qui puisse être utile ? Allez ramasser les fraises peut-être. Le temps des cerises approche, puis viendront les abricots et les pêches bien juteuses.  Manger, il n’y a plus que ça de vrai. Manger mais bien manger, sinon gare aux kilos. Lu dans la presse : le surpoids et l’obésité sont des circonstances aggravantes face au Coronavirus. Et comme chacun le sait, si tu es obèse c’est de ta faute, être très vieux aussi est une circonstance aggravante. Quelle idée aussi d’avoir profité des avancées de la science pour vivre plus longtemps ! Pas toujours mieux, mais plus longtemps.

Fin d’après-midi les cloches de la Collégiale sonnent à toute volée. C’est jeudi saint, elles s’en vont à Rome, me disait mon grand-père quand j’étais enfant. Les frontières sont fermées. Ou vont-elles se cacher en attendant de revenir en majesté le matin de Pâques célébrer la résurrection au milieu des lapins et de la chasse aux œufs. Mon grand-père bien-aimé, qui me racontait de si belles histoires, a eu l’idée saugrenu de mourir le lundi de la semaine sainte. Son cadavre ne pouvait pas attendre la résurrection du Christ pour aller en terre. Il alla donc en terre, accompagné de tout le village, dans le silence d’une église sans messe, sans musique et sans cloches. Et je ne sais toujours pas ce que font les cloches pendant trois jours de silence. Sa femme, ma grand-mère, ulcérée par tant de dogmatisme, choisira, elle le jour des morts pour mourir, le deux novembre.

Vendredi

Si c’était une semaine… 10h, ils sont si mignons sur mon écran. Tous présents, ô madame ça faisait longtemps, tout va bien pour vous ? Tour de ‘table’ tout le monde va bien. La dernière fois que nous nous étions vus j’en avais prié un de rentrer chez lui en urgence. En toute inconscience, il était venu en classe Avec 39° de fièvre. Ce matin il va bien, son médecin lui a certifié, sans pouvoir le prouver, qu’il avait bel et bien eu le Coronavirus. Mais curieusement personne de son entourage familial n’a été contaminé. La star a éclipsé notre bonne vieille grippe saisonnière pourtant toujours active début mars. Nous travaillons bien, à la fin de la séance je leur envoie mon tableau virtuel écrit sur un document Word. Nous avons même pu faire notre traditionnel Pendu de fin de séance. Le Pendu c’est amusant et le vocabulaire rentre tout seul. – Madame dans votre bibliothèque c’est Harry Potter, en haut à gauche ?  Et vous avez aussi des Mangas ! cool. Ciao les jeunes on se ‘revoit’ la semaine prochaine. Nous devenons très bons en enseignement à distance, mais chut ne le dites à personne. En vérité nous sommes bien meilleurs en vrai, ce n’est pas moi qui le dis mais eux, notre public de comédiens, tragique ou comique, on sait tout faire.

Je m’étire, regarde par la fenêtre et ô surprise les arbres mutilés de l’avenue ne sont pas morts. Sur leurs moignons de délicates petits feuilles d’un vert bien pale s’acharnent à vouloir vivre. Je vais suivre leurs progrès de près. A quoi vont-ils bien ressembler dans quelques semaines avec des feuilles et de toutes petites branches. A moins que les branches ne fassent une poussée de croissance expresse comme les adolescents qui, au retour de deux semaines de camps de vacances, reviennent et nous dépasse d’une tête.

A midi ma journée de travail est terminée. J’ai une pensée pour les jeunes collègues, ceux qui, sans expérience, doivent paniquer totalement devant l’ampleur de la tâche. L’avantage d’être un vieux singe (oui au masculin, je me demande en quoi la femelle de cet animal a offensé l’homme pour qu’il la nomme si affreusement.), ne plus s’en faire pour si peu.

Cet après-midi, grand passage à vide. Un grand week-end commence, j’avais le projet d’aller à Toulouse voir mon grand fils. Nous aurions fait comme au mois d’octobre, filé au Pays Basque et couru sur la plage. C’est la bonne saison pour le surf, je l’aurais admiré attraper les vagues. Nous aurions mangé des acras de morue sur le port, nous aurions… La liste est longue et fait mal. Le téléphone et WhatsApp ne remplaceront pas.  

Vautrée sur mon canapé, j’ai englouti quasiment toute une mini-série danoise sur ARTE.TV. Une bonne série ça fonctionne comme un bon gros roman, on se dit que l’on regarde un, allez deux épisodes. Quatre heures plus tard, le soleil a tourné, le chat vient miauler impérativement, zut, il est presque l’heure du diner. Merci le chat de m’avoir sauvée de l’addiction, enfin temporairement. J’ai vu six épisodes, il y en a dix. Et le suspense est bien mené. Je n’attendrai pas des jours pour découvrir la fin.

Ce soir je fais du coloriage, des fleurs, de grands bouquets aux couleurs vives.

Samedi

Jour de ménage ? Pas de ménage ce matin, quelle importance, puisque les visites sont interdites. Les poils du chat partout ? Ça attendra demain ou lundi, on ne fait pas le ménage le jour du Seigneur.

Ce matin je vais au marché. Le gouvernement, dans un autre accès de ‘bonté’ a autorisé les maires à ouvrir les marchés quand ils sont nécessaires à la population. Comment décréter qu’un marché est nécessaire et un autre superflu ? Au nombre de supermarché alentours ? Mystère. Le maire, réélu dans un fauteuil au premier tour de ces élections contestables, doit bien ça à ses fidèles administrés.

Alors je vais aller au marché, j’ai sorti une robe, une envie de faire comme si tout était normal, flâner entre les étals, choisir les meilleurs fruits et légumes. J’ai enfilé la robe, bonheur de sentir le corps dans cette robe confortable mais seyante. Au secours, les jambes ! Il n’y a pas que les cheveux qui poussent, tout le système pileux en fait autant. Confinée dans des pantalons confortables, j’avais oublié mes jambes. A l’internat nous chantions souvent ce refrain idiot qui nous faisait toujours rire. – j’ai du poil aux pattes, quand je m’ennuie j’en fait des petites nattes. J’y suis presque. Pas possible de sortir comme ça. Il n’est que 10h j’ai le temps de faire le nécessaire ET de remettre la robe ET d’aller au marché. J’ai promis à ma voisine Marie France de lui rapporter deux belles salades. Occasion d’une belle papote lors de la livraison. 

Les Halles sont bien organisées, des chaises, des tables, des cordelettes pour bien séparer vendeurs et clients. Tout le monde semble content de se retrouver là. La distanciation physique est de mise, mais la distanciation sociale basta.  Les salades sont là, de saison, locales, le pied terreux, comme il sied à un légume poussé dans la bonne terre. Les pommes de terre, qu’il faudra laver avant cuisson, les carottes qui feront les doigts orange à l’épluchage. Et les fraises, fruit vedette de ce printemps. Il y a aussi le poisson, frais, le parfum de marée. Je m’offre une tranche d’Espadon. C’est un peu cher comme poisson mais il faut bien dépenser un peu d’argent. Et surprise il y a aussi des plants de légumes pour les jardiniers amateurs. La voisine du fond de la cour va pouvoir planter. Je suis contente pour elle. Ce que ça fait du bien ce marché où toutes les réserves de bonne humeur semblent s’être réfugiées. Une légère ombre, il faut renoncer au petit noir à la terrasse du bistrot d’à côté. Pas de café en terrasse avant longtemps.

Reste, ce matin une dernière consolation, le magasin de thé et café est ouvert. Je vais échapper au thé en jus de chaussette du supermarché. Il était temps, mes réserves baissaient dangereusement. Du thé noir Assam bien fort. Hélas, elle peut me vendre du thé et du café mais pas m’en servir un au comptoir. Je me console en ajoutant à mon paquet de thé une tablette de bon chocolat. C’est meilleur que les antidépresseurs chimiques, à tout point de vue.

Il me reste quatre épisodes de la série sur ARTE. Je veux connaitre la fin. Trois heures plus tard, je connais la fin, le héros se suicide. Bon j’aurais pu choisir une série pleine de bons sentiments, mais je me serais sans doute ennuyée. 

Après trois heures de canapé il faut dérouiller un peu les articulations. Ranger les placards, laver délicatement les pashminas d’hiver avant de les ranger jusqu’à l’hiver prochain. Les manteaux à remplacer par les vestes et gilets légers. Ça prend du temps et fait plaisir.

Un coup de sonnette, David le jeune voisin d’en dessous, travaille chez un chocolatier, et apporte à chacun dans l’immeuble un petit sachet de chocolats de Pâques. A-t-il consulté le site d’entraide entre voisins ? Non c’est juste spontané et adorable. Nous avons évité de justesse une bataille de matous quand son chat, curieux comme un chat, s’est glissé dans mon appartement. Le mien est un dominant, ça aurait pu faire mal.

Un samedi décidément bien occupé, non contente d’avoir rangé les placards, je vais sur YouTube chercher des tutoriels d’activité physique. Je trouve assez vite une jeune femme rigolote, elle ne se prend pas au sérieux mais les exercices qu’elle propose pour ne pas laisser son corps s’effondrer dans ce confinement canapé, fonctionnent bien. Pas plus d’un quart d’heure, à faire deux fois par semaine, je crois que je peux le faire, enfin j’espère. L’été, le déconfinement, et le maillot de bain finiront bien par arriver.  Ce soir ça m’a amusée et détendue.

Demain c’est Pâques, c’est aussi Pessa’h. Il n’y aura pas de grande communion des religions du livre. Chacun sera chez soi, le Pape seul dans sa grande église. Mais ce soir Arte nous propose une visite guidée de toute la chrétienté à travers les grandes cathédrales d’Europe. Pourquoi traitons-nous de moyenâgeux quelques comportements ou techniques qui nous semblent obsolètes, de quel droit ce mépris pour une époque qui nous a laissé de telles splendeurs. Qu’avons-nous de plus ?

Dans mon petit cercle WhatsApp, nous sommes trois qui regardons le même programme. Delphine est fascinée par le Mont St Michel, je promets que la prochaine fois que j’irai en Bretagne, un jour, je m’arrêterai à Chartres. Antoinette me répond que nous irons ensemble.  Ce P…….  de virus nous ramènerait-il vers la spiritualité? La soirée continue, un oeil sur l’écran du téléviseur, l’autre sur le mini écran du téléphone. La conversation va durer une bonne heure. En bon oiseau de nuit je suis la dernière à lâcher. Après les cathédrales ARTE se transporte à Jérusalem, où toutes les églises chrétiennes se partagent, dans de permanentes chamailleries de cour de récréation, le Saint Sépulcre. A Pâques ; ils sont tous là, chacun son créneau pour son office. Comble de paradoxe, c’est à un musulman que revient d’ouvrir chaque matin ce sanctuaire et d’en garder la clé.

Cette semaine j’ai décidé que le dimanche sera le premier jour de la cinquième semaine.

Semaine cinq du 12 au 18 Avril

Dimanche de Pâques.

 Seigneur, quand vous mourûtes, le rideau se fendit,

Ce que l’on vit derrière, personne ne l’a dit.

La rue est dans la nuit comme une déchirure,

Pleine

 D’or et de sang, de feu et d’épluchures.

Ceux que vous aviez chassés du temple avec votre fouet,

Flagellent les passants d’une poignée de méfaits.

L’étoile qui disparut alors du tabernacle,

Brule sur les murs dans la lumière crue des spectacles

Seigneur, la Banque illuminée est comme un coffre-fort,

Ou s’est coagulé le Sang de votre mort.

Les rues se font désertes et deviennent plus noires.

Je chancelle comme un homme ivre sur les trottoirs.

J’ai peur des grands pans d’ombre que les maisons

Projettent.

J’ai peur. Quelqu’un me suit. Je n’ose tourner la tête.

Un pas clopin-clopant saute de plus en plus près.

J’ai peur. J’ai le vertige. Et je m’arrête exprès.

Un effroyable drôle m’a jeté un regard

Aigu, puis a passé, mauvais, comme un poignard.

Seigneur, rien n’a changé depuis que vous n’êtes plus

Roi.

Le mal s’est fait une béquille de votre Croix.

Blaise Cendrars – Les Pâques à New York (extrait)

Lundi

Un lundi sans travail, un jour férié. Un jour férié est un jour de la semaine. Un jour de travail, où la plupart d’entre nous ne travaille pas. Il faut bien deux jours à la chrétienté pour digérer la résurrection du Christ. Et chrétien ou pas, nous en profitons tous. En 2020, nous n’avons qu’à attendre vingt heures. Le Président de la République va s’exprimer. Il n’est pas attendu comme le Messie. Tout le pays en a assez de ce Clémenceau au petit pied. Nous avons besoin de concret, d’information, de quelques perspectives. De compréhension aussi. Le premier ministre britannique, que nous aimons détester, sorti de l’hôpital a eu des mots de remerciements pour ceux qui l’ont soigné, remis sur pied. Des remerciements aussi pour tous ces concitoyens qui respectent le confinement malgré le soleil, le long week-end…

 Fatigués d’être enfermés sans remise de peine. Fatigués d’entendre que nous pourrions bien payer l’addition en travaillant plus, en supprimant des congés, des jours fériés justement. Qu’avons-nous fait pour que, quoi qu’il arrive, nous soyons collectivement punis. Face à de tels propos de la part des grandes industries, l’union sacrée face à la ‘guerre’ finit de s’effondrer. Dans ce grand chambardement la droite rejoint la gauche et vice-versa. Concours d’indignation de nos élus, sincères ou pas, la suite nous le dira. La suite commence à nous faire peur. Dans quel état allons-nous sortir de là. Il n’y aura pas de volée de cloches, pas d’alléluia, pas de Klaxon dans les rues, pas de liesse.

A vingt heures dix nous sommes fixés. Il ne peut pas s’en empêcher, avant de rentrer dans le concret, il a besoin de philosopher un peu. Il n’est plus martial, il est juste long. Longue l’énumération de tous les nouveaux héros de la France, d’autant plus longue qu’il est rare que le pouvoir se soucie de ces héros-là. Il y a encore quelques mois ces héros d ‘aujourd’hui pleuraient sous les gaz lacrymogènes, hurlaient sous un coup de LBD (lanceur de balle de défense) parce qu’ils avaient l’outrecuidance de réclamer d’être traités décemment. D’avoir les moyens de faire ce qu’ils avaient à faire. Triste farce de l’histoire, notre président, ce soir doit non seulement les remercier mais leur promettre que demain sera meilleur qu’hier. Il a bien appris sa leçon d’humilité, admet s’être trompé. Notre président à l’air d’un enfant pris le doigt dans le pot de confiture qui jure qu’il ne le fera plus.

Enfin nous avons une possible, quasi certaine, plus que probable, date de début de déconfinement. Le 11 mai, dans un mois. Avec des tests, des masques, la distanciation sociale toujours en vigueur. Des promesses qu’il va falloir tenir. Un mois pour remettre l’économie en état de redémarrer.  Les écoles et lycées pourraient rouvrir. Il faudra que les soignants refassent leurs forces. Mais où trouver les remplaçants ? Le président promet, dans deux semaines nous en saurons plus sur toutes les modalités de sortie.

En écrivant je regarde Fidelio, l’unique opéra de Beethoven, sur Arte, retransmis depuis le Theater an der Wien, je lève les yeux sur les sous titres –Nous serons libres, à l’air libre.

Allons-nous coucher, demain est un autre jour, un jour semblable à aujourd’hui. Le chat, dans sa grande sagesse, s’étale de toute sa longueur sur le canapé. Tranquille, confiant, les yeux mi-clos, deux petites fentes invitant au repos.

Mardi

Le président a parlé, il a donné le La, reste à écrire la partition. Dès ce matin le défilé des ministres commence. Pour les entendre tous il faudrait un don d’ubiquité, chacun parlant plus ou moins à la même heure sur des radios ou des chaines de télévision différentes. Le grand scoop est bien entendu la réouverture des écoles. Pourquoi nous avoir assené il y a quatre semaines, que nos chers enfants, très rarement malades, se promenaient en toute innocence en distribuant le virus autour d’eux, et en particulier bien-sûr à leur vieux grands-parents qui pourraient en mourir. Pauvres enfants qui auraient alors été accusés d’homicide involontaire.  Et dans un mois ? Nous devons comprendre que le tueur sera toujours dans la place, puisque les personnes âgées seront sans doute priées de rester chez elles plus longtemps. De mauvais esprits, toujours mieux informés que les autres, disent même, jusqu’à la fin de l’année. Autant dire pour des très vieilles personnes à vie.  Peu importe il faut que les enfants retournent à l’école. Dans quelles conditions ? Il faudra respecter la sacro-sainte distanciation sociale, ah bon ? Nous allons donc pousser les murs. A huit heures ce matin, notre pauvre ministre tente quelques éclaircissements. Il n’en peut plus, ne finit pas ses phrases. Il a l’air de nous dire, plus tard, plus tard, pour l’instant je ne sais fichtre rien de ce que je dois vous dire. Et nous ne savons pas plus ce que nous aurions envie d’entendre.

Nous réalisons subitement que, au mieux nous ne sommes qu’à la moitié de la peine. Nous ne croyons plus à grand-chose, depuis longtemps déjà. Hier soir ce fut le coup de grâce. Nous ne sommes plus certains d’avoir la force d’adhérer encore pour des semaines à cet enfermement. De s’assurer que nous avons bien rempli notre attestation, que nous n’avons pas dépassé le kilomètre autorisé autour de chez soi, pas dépassé non plus l’heure de liberté sous surveillance. Que nous n’avons pas été vu en flagrant délit d’un quelconque dépassement par des voisins qui confondent citoyenneté et délation. Plus la force d’écouter, encore et encore, les experts de toutes obédiences, se contredire pour le plaisir d’asseoir leur expertise.

Pendant que nous sommes enfermés des voix se font entendre, il faut remettre l’économie sur pieds, ce n’est pas la première, ni la dernière épidémie. Discours au premier abord monstrueux, qui sous tendrait que la vie humaine vaut moins que l’économie. On peut entendre une autre musique derrière ces voix. La vie sans risque n’a pas de sens. La vie masquée, protégée de tout, de toute intrusion n’est pas la vie. La vie sans les autres, n’est pas la vie, juste la survie. La survie que l’on impose à ces très vieilles personnes cloitrées dans une chambre de dix mètres carrés. Sans avoir le temps d’entendre leur souffrance. Enfermés nous ne pouvons protester. A moins que la protestation prenne d’autres formes.

Il me prend l’envie de faire le service minimum. Quatre semaines de remise en cause complète de mon travail habituel, d’adaptation dans l’urgence, sans temps de réflexion, sans savoir si cela servira à quelque chose. Sans soutien de qui que ce soit. Chacun chez soi, seul avec son écran, le soir on envoie des feuilles de présence. Comment décide-t-on qui est présent ? En vidéo c’est facile ils sont en vignette sur l’écran ou pas. Sinon la consigne est simple ; chacun envoie un courriel pour dire qu’il/elle est présent.e, et un autre à la fin du cours, éventuellement ils envoient un travail écrit. Jusqu’à plus soif pour celui ou celle qui les reçoit. Il faut être très vigilante pour ne pas se laisser dépasser, ne pas y passer tout son temps. Même confinée, il y a autre chose à faire.

Les écrans nous présentent avec constance, des conseillers.ères en bonheur malgré tout. Profitez, vous avez du temps pour lire, écrire, méditer… Quel temps ?  Bien-sûr il y en a qui ont du temps car plus de travail. Mais ce temps non choisi est-il joyeux, propice à l’imaginaire ? Il faut du temps pour organiser ce grand vide, il faut s’y préparer. Mon temps libre n’est plus joyeux, mon cocon, se fait prison et j’en suis coupable car d’autre n’ont même pas de cocon.

Mercredi

Paola me relance pour un apéritif virtuel, je n’ai plus envie, elle me saoule, je ne peux pas placer un mot, parfois je ne l’écoute même plus. Elle ne s’en aperçoit pas. Je ne suis même plus son vieux sage puisqu’elle ne prend pas le temps d’écouter mes éventuels commentaires. Elle ne comprend pas que tout ce qui nous est demandé n’a plus guère d’importance. Alors elle s’énerve toute seule contre de probables ennemis imaginaires.

Ce mercredi a été une longue journée de travail en visio. De jeunes adultes très disciplinés, à l’heure, tout se passe bien, mais nous ne savions pas que rester chez soi serait si fatigant. Pour ces étudiants là l’année est supposée terminée. En temps normal avec une classe que j’ai appréciée nous allons boire un verre pour se dire au revoir. En 2020 nous nous sommes dit au revoir par écran interposé. Ils ont promis de revenir nous voir en ‘vrai’ plus tard. Certains le feront, nous donneront des nouvelles de ceux qui seront partis ailleurs. Le soir j’ai une longue conversation avec une collègue qui ne fait pas de visio. Par message dit-elle c’est encore plus triste.

Les longues conversations téléphoniques maintiennent un semblant de vie sociale mais j’ai l’impression d’en sortir à chaque fois plus fatiguée, physiquement et mentalement. Anne, la collègue, me dit sa peur de retourner dans nos salles de cours le 11 mai. Elle craint les jeunes peu ou pas trop éduqués, qui crachent par terre par ce que c’est à la mode. Je n’y avais pas pensé. Ces cracheurs m’ont toujours semblé d’une parfaite incivilité mais je n’avais pas fait le lien avec le virus. Suis-je trop confiante en la résistance humaine ? Je respecte les consignes, mais n’en fait pas plus. Une de mes voisines de l’immeuble a confectionné des masques pour tous les habitants. Un beau masque fait dans les règles de l’art, trois plis, de beaux élastiques pour le passer derrière les oreilles, fabriqué dans un drap en coton et lin bien épais qu’elle n’utilise pas. Je la remercie chaleureusement quand elle me le tend depuis sa fenêtre du rez de chaussée à mon retour de balade à vélo. Il fait froid ce soir, le vent du nord s’infiltre dans la cour, mais Françoise a envie de parler, alors nous parlons, le vent s’infiltre  sous mon sweat-shirt. Un potage, une tisane et une bouillotte n’arriveront pas à me réchauffer. De guerre lasse je me glisse sous la couette, avec une seconde bouillotte.

Jeudi

En temps normal, je me serais levée tôt pour assurer deux heures de cours, libre à dix heures d’aller prendre un café en terrasse avant de faire une petite provision de fruits et légumes frais au marché. Routine certes mais du genre agréable. En ces temps anormaux, je suis censée être devant mon écran à huit heures, donner les consignes de travail, attendre que chacun-e ait manifesté sa présence par message, et revenir à dix heures, éventuellement collecter le travail demandé, et enfin remplir la feuille de présence virtuelle avant de l’envoyer au secrétariat. En termes familiers on appelle ça une usine à gaz.  Toujours indisciplinée j’ai simplifié cette procédure.  Couche- tard, donc lève-tard, je ne vois plus l’intérêt de sortir du lit aux aurores pour si peu. J’envoie les consignes le soir ou aux petites heures du matin, quand je vais me coucher. Le message signalant leur présence à huit heures peut bien arriver plus tard, aucune importance. Le télétravail ça peut se faire en pyjama tant que l’on reste caché.

Je ne suis pas allée au marché, ma fonction bénévole de membre du comité d’entreprise me vaut un appel d’une collègue qui a attrapé le virus et se pose des questions sur son obligation de travailler quand -même. En l’entendant je me pose une autre question – à quel degré de peur collective le monde du travail nous a-t-il amené pour qu’une telle interrogation soit possible ? Parce que je travaille depuis chez moi, je ne peux pas être malade ?  Même si j’ai la maladie qui terrorise toute la société ? A sa décharge notre directrice adjointe lui a demandé, lorsqu’elle l’a prévenue de sa maladie, de na pas oublier tout de même de préparer les examens blancs prévus pour la semaine prochaine. Je suis abasourdie devant tant de bêtise accumulée. Des examens blancs à faire chez soi ! La discussion a duré une heure et demie, il n’est plus temps de s’habiller, tant pis je me passerai de salade fraiche, de poisson frais et de légumes.

Me reste une interrogation, pendant combien de temps une institution peut-elle faire croire qu’elle fonctionne comme si tout était normal ?

Vendredi

      Si c’était une… cinq semaines déjà et pas encore collectivement fous. Folles ! Pas de débordements, de non-respect des ordres. Nous sommes certainement très nombreux à bidouiller de petites tricheries avec les dérogations. La plus connue, le stylo effaçable qui étonnamment n’est pas en rupture de stock dans les magasins. Produit de première nécessité ?  Sens des affaires bien compris ? Le stylo effaçable c’est pour la bonne cause, utiliser plusieurs fois le même document, donc économiser papier et encre. Prévoyante, j’avais acheté le premier jour du confinement deux cartouches d’encre de réserve. Bien m’en a pris la référence de ma cartouche est maintenant absente des supermarchés. Mettre le stylo dans son sac pour furtivement changer l’heure de sortie quand on s’aperçoit que la limite est dépassée, c’est de la délinquance à laquelle je m’adonne avec délectation.  Pas vue pas prise. Et si notre santé mentale était à ce prix ? Ces petits pas de côté ne mettent personne en danger. Ils aident simplement à rester vivants. Des policiers ont prié les bons français de cesser d’encombrer leur ligne de téléphone de petites délations bien mesquines, untel a sorti cinq fois son chien dans la journée, un autre sort juste pour une baguette de pain. Des enfants ont joué sur la pelouse de la résidence. Est-ce que dénoncer en aide aussi certains à se sentir vivants ? Nous sommes à la merci de l’intelligence ou du manque d’intelligence des policiers qui nous contrôlent. Ils ne semblent guère calmés depuis la fin des manifestations du samedi des Gilets jaunes. Des contrôles au faciès. Quelques jeunes, le teint pas assez clairs, les cheveux un peu trop noirs, aux prises avec deux ou quatre policiers. Je passe devant eux ils ne me remarquent même pas. Je n’aurais jamais cru que devenir invisible deviendrait un atout.

Internet montre-t-il ses limites ? Les liaisons avec nos outils de travail sont chaotiques ce matin, Les vidéos sont flous, lentes, les plateformes ne s’ouvrent pas. Le son revient en boomerang.  Une bonne raison pour rallonger le week-end ? Globalement je les ai tous vus un peu. Ils seront tous présents, ils feront quand ils voudront un peu de travail. Je le sais depuis longtemps, ce que je suis chargée de leur enseigner n’est pas leur priorité. Ils ont intégré depuis toujours qu’être nul en langues étrangères était une spécificité bien française et ils s’en accommodent.

J’ai autre chose en tête. Les dernières conversations téléphoniques avec mon fils, m’ont persuadées que la solitude lui pesait vraiment. Et l’annonce de quatre semaines supplémentaires risque fort d’aggraver son état. Il n’y a pas de train, j’ai pris la décision d’aller le chercher. Son père trouve que c’est une excellente idée, même s’il ne me propose pas de m’accompagner. 750 km, huit heures de route. La dérogation dûment remplie selon les conseils de la gendarmerie, demain matin je prends la route. Si ce n’est l’inquiétude pour la santé mentale de mon rejeton cela me met en joie. Huit heures de liberté sur des routes quasi désertes. Un peu d’aventure dans un monde immobile.

Samedi

Je ne suis pas partie aux aurores, ce n’est pas utile. Lors des vacances d’été, quand nous étions en famille, nous prenions la direction de l’océan à six heures le matin. Je prenais le volant, roulais sur l’autoroute quasi vide, le soleil dans le dos, à la limite, parfois dépassée, de la vitesse autorisée. Le père et le fils finissaient leur nuit, interrompue par mon tourbillon matinal. Arrivée devant l’océan il me fallait, toutes affaires cessantes me jeter à l’eau, ensuite nous pouvions envisager de remplir le réfrigérateur.

Ce matin je pars seule. J’ai confié mon chat aux voisines. Elles l’aiment bien le chat, il va d’un appartement à l’autre, chez lui partout. Un chat quoi. Je reviendrai lundi, accompagnée de Gabriel. Nous reprendrons la vie commune, pour un temps plus ou moins long. Vivre avec un fils quasi adulte, après en avoir perdu l’habitude. Le sujet est dans l’air du temps. Ces jeunes qui vivent avec leurs parents par manque d’argent, les tensions, les frustrations. Je rumine tout cela en prenant la route. Avons-nous encore le même rythme ? Intellectuellement nous partageons beaucoup, mais mon appartement n’est pas son nid. Il a un nid ailleurs. Un nid différent, plein de foutoir, de vêtements pas rangés, de vaisselle faite quand il n’y en a plus. D’affiches de festivals punaisées aux murs, de meubles de guingois fournis par un propriétaire sans scrupules. Le coronavirus va le redéposer dans mon cocon, ordonné, nettoyé et aéré régulièrement. Mais étais-je aussi ordonnée quand j’étais étudiante ? Sans doute pas, ce souci m’est venu plus tard.

Ce matin seule dans ma voiture, c’est presque comme un départ en vacances. Descendre l’escalier avec une valise, le bruit infernal des roulettes sur le trottoir entre l’immeuble et le parking. Et si quelqu’un me dénonçait ?  On ne va pas au marché avec une valise !  Installée dans la voiture, je vérifie encore et encore. Les attestations, partie à 9.30, motif assistance à un membre de la famille. J’ai ma carte d’identité, mon permis de conduire, les papiers de la voiture, du gel hydro alcoolique, et le masque immaculé fabriqué par ma voisine. Je risque deux fois 135 € d’amende, une pour l’aller, l’autre pour le retour. A chaque péage d’autoroute il y aura des gendarmes. Premier péage dès la sortie de la ville. Personne. Tranquille pour cent kilomètres.

Pas ou peu de voitures, mais des camions, des chapelets de camions, immatriculés à l’est de l’Europe. Les frontières sont censées être fermées mais les esclaves de la route continuent de rouler. A chaque aire de repos des dizaines, une table de camping dépliée à l’arrière pour déjeuner. Des corps déformés, usés avant l’Age, ils mangent dans le camion, dorment dans le camion. Ils viennent de l’est de l’Europe pour des raisons bassement financières. Peuvent-ils tomber malade ? Apparemment la question ne se pose pas. Admirent-ils comme moi la beauté de ces paysages du plateau de mille vaches, la chaine des Puys, le grand Causse où ne poussent que les ajoncs ? Pour eux l’autoroute n’est que ce long ruban d’asphalte qu’il faut avaler dans un sens puis dans l’autre, le plus vite possible.

Il est six heures quand j’atteins le dernier péage avant de rentrer dans Toulouse. Les gendarmes sont là, je n’y couperai pas. Devant moi une vieille voiture, le conducteur est noir. Contrôlé, c’est long, sortir tous les papiers. J’attends patiemment mon tour, j’ai tout sorti de mon sac, mon petit discours est prêt. Ils ont lâché le jeune homme. J’ai le doigt sur le bouton poussoir pour ouvrir ma vitre. Ils me tournent le dos. Je ne les intéresse pas. J’ai la bonne tête, pas une gueule de délinquante.

Surpris mon grand fils que sa mère, pas mère poule, ait fait toute cette route pour lui ? Surpris surtout que ses parents aient compris qu’il n’allait pas bien. Ce grand nigaud a cru malin de ne pas nous dire qu’il était encore plus indiscipliné que sa mère. Il traverse deux rues régulièrement pour voir des copains, et, cerise sur le gâteau, une jeune demoiselle passe la plupart des week-ends avec lui. Ne pas inquiéter, voire mettre en colère, son père, et voilà comment je vais passer deux jours, somme toute agréables, avec mon grand fils, chez lui. Je reviendrai seule mardi. Je me dis que tout cela est complètement débile, mais cette escapade au gout d’interdit, me remet sur pieds. Un grand bol d’air pour supporter la suite.

L’arbre de l’avenue semaine 5

Semaine six du 21 au 26 Avril 2020

Mardi

Je rentre de ma sortie semi-interdite, ou semi-autorisée, au choix. Un peu triste de rentrer seule mais soulagée de savoir que mon fils va bien.  J’ai pris la route sous la pluie, les larges avenues d’une ville d’un million d’habitants quasi vides en pleine semaine. Le péage d’autoroute, les voitures bleues de la gendarmerie sont là. Les gendarmes sont réputés mieux éduqués que la police. Ce matin ils sont consciencieux, tout le monde y passe, nous ne sommes pas nombreux. Remonter vers le nord quand la maladie s’y attarde alors que le sud-ouest est relativement épargné, il faut vraiment le vouloir, ou le devoir. Je pourrais rester à Toulouse, maintenant que j’y suis, personne ne s’occupera de moi, la maréchaussée regarde les attestations de loin, pas les papiers d’identité. Cela m’a effleurée. Ce n’était pas une bonne idée. Nous aurions mis en péril notre bonne entente.

Contrôle, motif du déplacement, il a fallu en trouver un en catastrophe puisque je suis seule. Allergie à mon chat, c’est sérieux une allergie au chat, ça vous pourrit tellement la vie que du chat ou de l’humain il faut choisir. Je prends le risque de passer pour une mauvaise mère qui préfère son chat à son fils. Que ne ferait-on pour 135 euros ! Le gendarme est immense, des bacchantes, l’accent rocailleux du Rouergue. J’ai tout ce qu’il faut, y compris un mot manuscrit de Gabriel certifiant son allergie au chat. Le gendarme me regarde, visiblement amusé, plus c’est gros et mieux ça passe, dit-on souvent d’un mensonge. Ça passe. Il me souhaite bonne route, soyez prudente. Quand je raconte mon voyage aux voisins ils me disent qu’avec ma chance je devrais jouer au loto. Mais non le loto c’est impersonnel donc ça ne fonctionne pas. Je n’aurais pas ce genre de chance, je n’ai jamais su gagner de l’argent.

Le long ruban d’asphalte dans l’autre sens, en trois jours les arbres se sont couverts de feuilles, les ajoncs éclatent d’or sous la pluie, la montée sur le Grand Causse est plus raide de ce côté-ci, sur le plateau des mille vaches, peu de vaches, elles se sont abritées de la pluie sous les haies d’arbres. La chaine des Puys moins visible, cachée dans la brume. Une accalmie, une aire d’autoroute sans pompe à essence, des tables de pique-nique, un chalet de montagne abritant des toilettes, trois voitures et toujours les camions, transportant on ne sait quoi quand les usines sont censées être à l’arrêt. La salade de riz thon, tomates, maïs, éternel menu des grandes transhumances estivales, est savoureuse, agrémenté d’un caillé de lait de chèvre basque, introuvable dans le nord-est. Un grand Thermos de café, et quelques étirements plus tard me voilà repartie.

Le virus engendrera un monde d’après, entre autres moins consumériste, j’y suis déjà, ma voiture a vingt ans, le Thermos au moins quarante, quant à moi, j’ai aussi passé, au moins dans le regard de la société, la date de péremption. Et tout ça voyage ensemble en toute harmonie.

Le risque, que je reprenne goût à la conduite, aux longues distances en solitaire. Le futur, probable déconfinement ne me donnera peut-être pas le choix, qui envisage de limiter l’offre de transports publics.

Six heures du soir, je suis de retour chez moi, sans encombre. Ce fut plus long qu’à l’aller, moins enthousiaste, pas du tout enthousiaste. Cette escapade m’a donné un petit répit dans le ras le bol qui monte. La réalité n’a pas changé, rentrer chez soi, entendre les Cassandre de commerce nous promettre que nous serons masqués, cloitrés jusqu’à Noël. Peut-être définitivement. – Voyez les asiatiques, ils vivent comme ça, ils ne se plaignent pas eux. Ils vivent comme ça pour se protéger de l’air extérieur, si pollué qu’ils ne savent plus à quoi ressemble le soleil. Après deux mois enfermés, ils peuvent le voir, derrière les vitres de leur appartement. Ils ne peuvent pas en sentir les rayons, la chaleur sur la peau nue.

Le chat est content, il se frotte contre la valise, ronronne, il avait perdu l’habitude de me voir partir. La routine va se réinstaller, jamais le mot n’avait paru si approprié à nos vies.  Mardi, mercredi, jeudi, donner des sujets d’examens blanc, être disciplinée, les déposer à l’heure pas avant l’heure, pas après l’heure non plus.  – Feras-tu des oraux d’examens blancs ? Me demande -t-on, non, par souci d ‘égalité pédagogique, tous n’ont pas une bonne connexion. Je développe avec délectation une mauvaise foi à toute épreuve. En fin de semaine l’atelier d’ALEPH se fera sur Zoom, alors il faut économiser mon énergie. Trier ses priorités, disent les coaches en développement personnel. Pas besoin d’eux, cinq semaines d’enfermement l’enseignent bien plus efficacement.

J’ai une pensée émue pour tous les adeptes de Marie Kondo qui n’ont aucun placard à ranger. Pour les autres, inutile de s’attaquer aux dessous des armoires, les déchèteries sont fermées, les compagnons d’Emmaüs, interdits de ramassage, au bord de la faillite.

Mercredi

J’ai tout de même trouvé quelque chose à nettoyer, mon ordinateur. La poubelle de l’ordinateur est virtuelle, pas besoin de la charger dans le coffre de la voiture, retour vers le néant en deux clics, un clic pour mettre dans la corbeille, un second clic pour vider la corbeille. Pour ranger l’ordinateur les critères sont les mêmes que pour les placards. Un vêtement qui n’a pas été mis depuis trois ou quatre saisons s’en va. Un dossier non ouvert depuis le même temps, écrasé dans le petit bruit électronique de papier froissé. Ça prend autant de temps que d’ouvrir des tiroirs réels. Au bout d’une heure de clic et reclic, j’ai mal au poignet.  Coté professionnel le tri reste facile, recycler les vieux sujets ça ne fonctionne pas des années, trois tout au plus. Coté personnel la tâche est plus ardue. Tous ces textes écrits depuis des années ? Ont-ils tous une qualité qui mérite la postérité du disque dur ? Comme je ne peux jeter mes carnets d’écriture, j’ai du mal à écraser les textes et nouvelles que je me suis donnée la peine de transcrire. Je n’ai jeté aucun texte. En revanche le dossier courrier mérite un grand ménage de printemps. Ce dossier-là ne semble pas avoir été ouvert depuis un moment, nous n’envoyons plus de lettres mais seulement des courriels. Il faut donc se pencher sur la boite de réception des courriels. Horreur, des centaines de messages, des milliers peut-être, comme un courrier papier, une relecture ravive des souvenirs. Jeter des courriels est un acte civique et écologique, ce geste économise des mégawatts d’électricité. Reste les photos. Vais-je jeter des photos numériques alors que je trimballe, de déménagements en déménagements, des boites entières de photos argentique ? Des photos de famille d’avant ma naissance voire beaucoup plus loin. Coté photos je n’ai rien jeté ou presque, quelques doublons.

Au début du confinement j’avais caressé l’idée de sortir les deux boites à chaussures de photos et de lettres familiales rapportées précieusement après la mort des parents. Faire un récit de vie à partir de tout ce fatras ? Des vies banales somme toute, comme la plupart de nos vies. Dans l’atelier ALEPH en cours – écrire à partir du réel, l’un des participants, Philippe, écrit à partir des cahiers de sa mère retrouvés après son décès. Pour lui ces carnets, quasi indéchiffrables, furent la levée d’une énigme. Avoir une mère rapatriée d’Algérie en 1962, sort de la banalité pour entrer dans l’histoire. La souffrance, terreau de la littérature, est là, prête à être malaxée et sublimée par l’écrivain. Nous croisons tous la grande histoire, de plus ou moins prés. Mais si toute vie vaut d’être vécue, alors toute vie vaut d’être écrite. Je ne suis pas d’humeur en ce moment, le présent est bien trop prenant. J’espère que Philippe nous fera partager ses écrits.

Jeudi

Dernier jour de télétravail avant une grosse semaine de congés. Pas de vacances, seulement des congés. J’ai deux chambres, peut-être devrais-je changer pour me donner l’illusion d’être partie en vacances. Avant le virus j’avais prévu de partir dans mon petit paradis suisse à Eison. Au lieu de ce journal j’aurais, comme l’an dernier, repris mon projet de roman. J’aurais fait une grande randonnée jusqu’à Evolène, mangé la fondue à la tomate de Françoise, trinqué avec Gaby. Et préparé avec eux notre venue en juin pour le week-end d’écriture. Las tout est reporté à des jours meilleurs. Il avait peut-être raison, au moins sur ce point, notre président ; pendant les guerres l’expression -reporté à des jours meilleurs, est d’usage courant.

Que vais-je faire de ces dix jours ? L’idée m’angoisse. Télétravailler, même à horaires élastiques, reste un cadre rassurant. Sans ce cadre reste le vide, l’abîme dans lequel il ne faut pas tomber. Que faire pour ne pas s’effondrer ? Lire console de tout, c’est affiché dans la vitrine de la librairie et attribué à Daniel Pennac, qui l’a copiée de Montesquieu – “Je n’ai jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé. (La langue du grand siècle avait plus de panache) Avons-nous collectivement du chagrin ? Le libraire pour dissiper notre humeur morose a conçu une vitrine spéciale Coronavirus, la Peste, le Liseur, Petit Pays (celui-ci est opportuniste, le film tiré du roman devait sortir cette semaine.) La recherche du temps perdu… Si nous voulons lire tous ces livres, ou d’autres qui dorment depuis six semaines sur les étagères, nous pouvons les commander et les retirer chez le boucher, en face. Quand les nourritures terrestres soutiennent les nourritures spirituelles ! Je ne vais pas aider la librairie j’ai de quoi lire.

En rentrant de Toulouse j’ai écouté France Inter, Par Jupiter, émission satirique drolissime. Ces temps-ci ils se sont renommés Par Jupidemie. La rubrique livres cet après-midi-là est consacrée à Stendhal -Le rouge et le noir. La journaliste vient de le relire avec délectation, découvrant bien des aspects du roman qu’elle n’avait pas compris à dix-sept ans alors que c’était une lecture obligatoire de future bachelière. Il y a quelques années, espérant aider le futur bachelier de ma fabrication, j’ai relu Eugénie Grandet de Balzac. Usant de toute mes capacités de persuasion, je le convainquis que oui, il avait raison, les cinquante premières pages… Mais la récompense était à la cinquante et unième page. Relira-t-il Balzac dans quarante ans ? Je doute mais cette première lecture dite classique l’incita à fouiller dans mes livres. Il continua à lire des auteurs de Fantasy et y ajouta Aragon, Zola, Stendhal, Hugo…  Mais pourquoi relire ses classiques ? Pour se reconnecter avec son moi de dix-sept ans. Tout simplement. L’autoroute défile, je cherche, quels livres ai-je gardé de mon moi de de dix-sept ans ? En fait aucun. Trop de déménagements.

Les Thibault -Roger Martin du Gard, découvert à quinze ans à la bibliothèque de l’internat. Commencé à la lampe de poche cachée sous l’oreiller. Plus long qu’une saga, cinq tomes touffus, roman d’initiation pour moi, partagé avec ma meilleure amie, une meilleure amie comme on ne peut en avoir qu’à quinze ans. Ce roman fleuve je l’ai. Racheté dans une librairie de livres d’occasion il y a une dizaine d ‘années. La collection complète pour une poignée d’euros. Jamais relu mais gardé sur une étagère, en hauteur.  Vais-je me laisser tenter par mon moi de dix-sept ans alors que j’ai plusieurs livres non lus à ma disposition ?

Vendredi

Le vide, le vide, le vide… Réveillée à cinq heures par mon matou. Zut j’ai oublié de remplir sa gamelle avant d’aller au lit. Un chat ça mange la nuit. C’est non négociable, personne ne résiste aux miaulements d’un matou affamé. Cinq minutes plus tard, rassasié, il entreprend une grande course poursuite d’une mouche à travers tout l’appartement. Heureusement, Aline, la voisine du dessous, encore une amoureuse des chats, me dit qu’elle adore l’entendre. Dans l’autre sens je ne suis pas certaine que j’apprécierais. J’éteins la lumière, la mouche, animal diurne, se calme instantanément. Le chat, bien réveillé, réclame jeux et caresses. Se lever à cinq heures du matin et n’avoir rien de prévu est-ce bien raisonnable ? Patience il va se calmer. Huit heures, la collégiale sonne la messe, comme tous les matins, il n’y a pas de messe, les cloches sont programmées alors elles sonnent. Les églises sont ouvertes, on peut y prier, en respectant la distanciation sociale. Ce n’est pas difficile les catholiques l’ont toujours fait.

Neuf heures, je me suis rendormie, c’est si facile depuis que les rues sont quasi silencieuses. Dormir, la solution à tout ? Le chat, encore lui, n’est pas d’accord. Il veut faire son tour sur le bord de la fenêtre. Il a gagné, je suis levée. Il fait frais ce matin, ce chat d’appartement n’aime pas les gouttelettes de pluie. Savourer le petit déjeuner, et après ? La radio, toujours en mode développement personnel, suggère quelques vidéos pour faire un peu d’activité physique sur son tapis. Pourquoi pas ? Moins risqué que la balade à pieds ou à vélo en ce moment. Comment ne pas dépasser le kilomètre autorisé à bicyclette ? Il y a une semaine ou deux un grand pédalage autour de la ville m’avait réconfortée, en toute conscience que je risquai l’amende. Aujourd’hui défier la règle ne m’amuse plus. Signe évident de fatigue mentale. Alors la défonce physique sur le tapis du salon ? Essayons.

11H, je suis toujours dans mon fauteuil, le thé a refroidi, le chat a enfin tué la mouche, avec le sens du devoir accompli, il s’est paisiblement endormi sur le canapé. Je crois avoir trouvé ce qui me conviendrait, peut-être. Dix petites minutes de cardio pour perdre un peu de graisse là où elle adore s’incruster. Dix minutes mais sans sauter. Il faut penser aux voisins du dessous, ils excusent tout du chat mais une humaine qui sauterait à la corde au-dessus de leur tête, j’ai des doutes. Et dix minutes, pour une impatiente comme moi, parfait, pas le temps de trouver ça longuet.  Comme toutes les coaches en ligne, elle est insupportable, bavarde, parfaitement musclée, jeune bien-sûr. Je la retiens, ce qu’elle propose est simple. Quand je connaitrais bien ses enchainements je pourrai couper le son de la vidéo.

Midi, j’ai troqué ma tenue de nuit pour un short et brassière, fait les dix minutes de cardio, me suis étirée consciencieusement, et enfin, allongée sur un matelas de yoga (je ne fais pas de yoga mais j’ai le matelas !) me suis tranquillement massée le ventre les mains enduites d’huile de massage au délicat parfum de je ne sais quoi. Reste à prendre une douche bien chaude, puis s’habiller, comme pour sortir. L’avachissement du vieux jogging et sweat-shirt induit à la longue celui du cerveau. Ce qui est avantageux pour le pouvoir politique. Je ne tiens pas à lui faire ce cadeau. Un esprit sain dans un corps sain, et aussi un corps bien nourri. Le réfrigérateur est correctement rempli, des produits frais, salade verte, carottes, et miracle du printemps, des petits pois frais. Écosser les petits pois, comment une corvée d’enfance peut devenir un joli plaisir d’adulte. Ouvrir la cosse au bon endroit, juste en haut, faire glisser les petits pois dans l’assiette en glissant le doigt dans la cosse. J’ai oublié comment les cuisiner, pas grave Marmiton.org est là pour me redonner les recettes de ma grand-mère. Petit pois carotte aux lardons, j’ai une belle carotte mais pas de lardons, l’escalope de poulet, coupée en petits dés fera l’affaire. J’avais oublié que c’était si bon.

Cet après-midi je ferai une promenade autour de mon périmètre. Et voilà comment une série de petites choses, petits riens, petites actions peuvent remplir une journée de confinement. De petits pas en petits pas, avançons-nous vers la sortie ?

Samedi

Se coucher tard, ou tôt le matin. Se lever tard, de plus en plus tard. Ce matin je n’ai pas entendu les cloches de huit heures, même le chat a respecté la trêve du week-end. L’appartement n’est pas si propre, j’ai mangé tous mes produits frais, ma voisine Marie France a besoin de salade. Le soleil est au rendez-vous. Et si c’était un samedi normal de printemps ? Entre ménage et marché ? Marché. Depuis que Les Halles ont rouvert, une sorte d’allégresse prend le centre-ville le samedi matin.  Il me faut aussi du pain, hélas la boulangère du marché n’a pas de terminal de carte bancaire. Je n’ai pas d’argent liquide, je passe mon chemin. Je choisis mon pain à la boulangerie quand j’aperçois derrière le comptoir une machine à café. Je tente ma chance, oui la boulangère veux bien me vendre un café, que je vais savourer au grand air et au soleil. Cela ne vaut pas encore une terrasse avec le journal du jour mais c’est un petit pas.

Marie -France commence à fatiguer de devoir s ‘occuper de son fils depuis des semaines. Les médias sont pleins de malades, de soignants héroïques, de futurs chômeurs, d’une récession à venir, la plus terrible depuis la fin de la seconde guerre mondiale… surenchère quotidienne d’hyperboles. Mais qui évoque ces si discrets aidants, la plupart du temps des aidantes, ces femmes qui prennent en charge, au mépris de leur propre confort, des membres de leur famille handicapés, malades, vieux, dépendants ? Pas un mot pour eux, ni pour ceux qu’ils aident, comme si le confinement n’était pas pour eux un surcroit de malheur. Marie-France, en temps normal accueille son fils un week-end sur deux et pendant les vacances. Éric est dans un foyer où il a un emploi protégé. Éric a passé cinquante ans, sa mère soixante-dix. Leur toute petite chance ? Vivre dans ce petit immeuble où nous nous entre aidons.

Pas un mot de l’état mental de toute une population enfermée. Seul le redémarrage de l’économie semble essentiel. Il faut que les usines tournent, que la production soit décuplée, que la richesse revienne. La richesse de qui ? Les cafés et restaurants, souvent de petites entreprises individuelles et familiales vont rester fermés. Les cinémas, les théâtres, fermés et comble d’imbécillité les plages. Fermer la nature on n’y aurait pas pensé. 

Ce soir de presque été un petit plaisir collectif, tout l’immeuble prend l’apéritif dans le jardin des voisins du fond de la cour. Un petit coin de pelouse, ils ont poussé la table sous les arbres, dix chaises ou fauteuils, en rond, un mètre entre chaque, même à l’abri derrière nos hauts murs nous respectons les consignes. Chacun a apporté ce qu’il avait dans ses placards, c’est improvisé, décidé à cinq heures pour sept heures. C’est joyeux, sans façon, une assemblée hétéroclite d’humains qui ne se sont pas choisis mais prennent plaisir à être ensemble. Peu à peu les distances physiques s’estompent, les plats de cacahuètes, saucisson, dés de fromage, terrine, passent de mains en mains. Et si l’un de nous était atteint ? Personne n’y pense. Il fait trop doux sous les étoiles.

Dimanche

Petit florilège de possible évasion

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Semaine Sept du 27 avril au 02 mai

Lundi

C’est congé. Comme une impression de l’avoir encore plus mérité que d’habitude, ce moment à soi. Être chez soi et être pour soi, le confinement nous en a fait palper la différence. Six semaines que nous sommes à la fois chez nous et chez les autres, pour les autres, nos élèves, collègues, répondre aux questions dont nous ne connaissons pas les réponses, rassurer, faire comme si nous étions fortes, alors que, de jour en jour, le doute s’insinue, discret puis de plus en plus violent. A quoi tout cela sert-il ?

Nous sommes en département rouge, quels droits dans deux semaines ? Quelle liberté surveillée ? Et si nous ne sommes pas sages cette semaine, attention, dit le gouvernement, vous ne serez pas déconfinés.  Infantilisation. Un journal suisse a titré – Les Suisses font un repas de famille, les français écoutent le père.  Nous ne saurions mieux résumer.

 L’école, éternel sujet, grande peur collective de manquer d’évaluations, de classements, mais surtout grande peur que nos enfants nous empêchent d’aller travailler hors de nos niches.  On y retourne, on n’y retourne pas ? Les enfants ne devront pas jouer, pas prendre de livres, pas toucher le crayon de son voisin, les professeurs pas ramasser les cahiers… La liste est si longue de ce qui est interdit. Ce qui est peut-être permis est noyé dans la masse.  J’ai de la chance, je ne rentrerai pas le 11 mai, mes élèves sont trop vieux, et pour la moitié d’entre eux, le parcours terminé. L’autre moitié ? Nous nous reverrons, un jour, quand ?

  • Profite bien de tes vacances. Petite phrase rituelle de vendredi soir avant une ou quelques semaines de congés. Quel sens au mot profiter cette année ? 
  • Lire, ranger, nettoyer, rêvasser, regarder des séries jusqu’à plus soif,
  • Prendre des apéritifs virtuels,
  • Bavarder pendant des heures via WhatsApp,
  •  Se partager dessins de presse, vidéos, articles de journaux,
  • Faire des siestes de plus en plus longues, des nuits de plus en plus longues,
  • Embêter le chat qui pense que, peut-être, il serait temps de lui laisser le canapé pendant la journée,
  • Regarder d’un œil de plus en plus morne sa penderie, les jolies robes aux couleurs gaies, les blouses fleuries.
  • Remplir encore et encore son attestation pour sortir, tricher, un peu, beaucoup, risquer l’amende. Moi l’imprudente, l’indisciplinée, je n’ai depuis six semaines, jamais été sommée de me justifier. Je n’y peux rien, j’ai une bonne tête.

La liste n’est pas exhaustive de tout ce que nous allons faire pendant cette semaine, qui ressemble comme une vraie jumelle aux six qui l’ont précédée.

Une petite victoire dont je ne suis pas peu fière, depuis déjà presque une semaine, je persévère dans mes dix minutes d’exercice quotidien. Cela me fait un bien fou, plus souple, le corps se délie, un peu. C’est aussi une discipline, tenir au long cours ? Augmenter peu à peu la cadence, la durée, il le faudrait. Faire la liste des bonnes habitudes prises pendant ces longues semaines, tenter de les conserver. Les bonnes habitudes, celles qui font du bien, pas celles qui donnent le sentiment du devoir accompli. Est-ce de la pure pensée positive ?  J’ai l’impression d’être déjà moins serrée dans mes pantalons, il faudrait faire le test du Jeans. Le Jeans ça ne ment pas, trop raide le tissu pour se plier au corps qui l’enveloppe, bien plus efficace qu’une balance. Enceinte j’avais, parce que cela se faisait, acheté une balance électronique qui pendant huit mois m’a affirmé avec constance, que je ne prenais pas assez de poids. Mon beau et fin bébé se porte comme un charme depuis vingt-trois ans. Quand à sept ou huit mois il a commencé à explorer le monde à quatre pattes, il a trouvé ce plateau et sa lumière rouge si amusants qu’il a fini par détraquer la balance.  Depuis je fais confiance à mes Jeans, mais aujourd’hui c’est un peu tôt, je garde l’illusion pour encore un petit moment, et je me jure que je vais continuer ces petits exercices.

Se reconnecter avec son moi de dix-sept ans, disais-je la semaine dernière. En rentrant je n’y pensais plus.  Ce lundi sans obligation, il pleut. Une sorte de soulagement de voir cette pluie, bien à l’abri. Quarante jours que le soleil brillait dans un ciel uniforme. Pauvre soleil, il avait bien besoin lui aussi d’un peu de repos. Il aurait seulement pu le prendre une semaine ou deux plus tôt, quand j’étais vissée à mon écran. Je regarde par la fenêtre, le petit coin salon de jardin installé à la place de ma voiture, dans la cour. Ça fait un moment que j’en rêve. Dépitée je me lance dans un grand dépoussiérage de la bibliothèque, le deuxième depuis le début du confinement. Le premier avait été en surface entre deux sessions Zoom. Aujourd’hui j’ai le temps de sortir tous les livres, un par un, ça me prendra la journée. Depuis mon installation dans cet appartement, je n’avais jamais vraiment pris le temps de les classer. Sortir des cartons, poser sur les étagères, ce n’est pas classer. Mais classer comment ? Par taille, couleur, genre, auteur, langue, éditeur ? D’un point de vue esthétique, par éditeur j’aime bien, ça règle aussi le sujet taille et langue. En bas les livres de cours, de travail, ils sont en vrac, ils vont le rester. Au milieu, à hauteur des yeux, les romans en anglais, les livres achetés récemment, certains pas encore lus. Plus haut les rescapés des déménagements, trop hauts pour les agripper sans l’échelle. A midi je suis en haut de l’échelle, Aragon, Malaparte, Elsa Morante, William Styron, Orwell, Kafka, Tolstoï, tout un rayon de Folio à la tranche jaunie, voisine avec un autre rayon de Folio récents à la tranche d’un blanc de neige. Je glisse mon nez dans les vieux Folio, ce parfum si particulier des vieux livres. Vieux de combien ?  Vingt, trente ans pour certains. Pourquoi ceux-ci et pas d’autres ont-ils échappés au nettoyage périodique ? Nous sommes le produit de nos lectures, en les regardant je le crois. Au bout du rayon vieux, cinq tomes en livre de poche, Les Thibault, Roger Martin du Gard. Mes dix-sept ans, je n’ai plus le choix. Je le sais depuis mon voyage à travers la France. Malgré leur air peu engageant de vieux poche décatis je les descends, j’en ai pour ma semaine. Ces cinq livres sont aussi vieux que moi. Descendus de leur perchoir, ils répandent dans toute la pièce leur odeur. Vais-je les poser sur le bord de la fenêtre pour les aérer ? Dernier étage les livres de mon fils, certains du moins, offerts à Noël, achetés avec son argent de poche, d’autres furent à moi. Je suis la gardienne d’une bibliothèque qu’il ne juge pas utile de promener de meublés en meublés, mais qu’il ne peut se décider à donner.

L’après-midi est bien entamé quand je descends de mon échelle, plongée dans les souvenirs de lecture je n’ai pas ressenti la faim. Trop tard pour cuisiner, je me contenterai du reste de pâtes et du jambon. Menu délicieusement enfantin des lendemains de maladie.

Mardi

Me voilà plongée dans ce fameux moi de dix-sept ans. Tome I La France bourgeoise, parisienne du tout début du siècle dernier. Comment être un adolescent exalté dans ce monde compassé, imprégné de catholicisme, où toute lecture non édifiante est prohibée ? A dix-sept ans je me suis totalement assimilé à cet adolescent de fiction. Et des décennies plus tard ? Je ne suis plus cet adolescent mais je continue à le comprendre. Comme une sorte de quintessence de l’adolescence jetée sans humanité dans le monde des adultes.

Martin du Gard écrivit son roman il y a presque un siècle, d’une écriture totalement moderne. Les personnages, même secondaires, ont de l’épaisseur. Est-ce aussi un roman historique ? Les deux premiers tomes mettent en lumière ladite Belle Époque, confortable mais pas sortie de la gangue du siècle précédent. De nombreux historiens affirment que le 20eme siècle commença en 1918. Les Thibault nous le montrent.

Vais-je, comme à dix-sept ans, dévorer les cinq tomes sans respirer ? Ce ne serait pas une bonne idée. Je me fixe une règle, deux heures lovées dans mon fauteuil préféré, après le déjeuner.  Me voilà donc avec deux règles, dix minutes de cardio le matin, deux heures de lecture l’après-midi. Je m’octroie aussi le droit d’emporter mon trésor de lecture dans ma chambre. Hélas les pages jaunies, des lettres plus ou moins disparues, m’empêchent de lire à la lumière de ma lampe de chevet.

Le reste de la journée je suis libre. Trop froid et venteux pour pédaler. Et prendre le risque de l’amende dans la dernière ligne droite ce serait dommage. J’empoche donc mon mouchard électronique et pars faire un cercle plus ou moins parfait, un kilomètre maximum de rayon, autour de mon appartement. J’ai marché cinq kilomètres, presque dix-mille pas, j’ai dépassé, sans le faire volontairement, l’heure que le gouvernement m’octroie. Mon mouchard est à demi content, il me fait remarquer que cette semaine j’ai moins marché que la semaine dernière. Lire ou marcher, il faut choisir.

Mercredi

 Il est dix heures passées, la pluie bat les volets. Il faut les miaulements autoritaires du chat pour me faire sortir de la chaleur de ma couette. L’appartement est sombre, presque froid. Le ciel de plomb. Le chat exige son tour sur le bord de la fenêtre pour rentrer en trompe le poil tout hérissé. Maintenant il a compris. Plongée dans ma revue de presse numérique je ne vois pas le temps passer, difficile de trouver des articles sur autre chose que le Coronavirus, sa vie ses œuvres, dans la presse, qu’elle soit en français ou en anglais. Les nouvelles sont bonnes, l’offensive est moins virulente. Les hôpitaux se vident peu à peu. Nous aurions bien envie de nous réjouir mais gouvernants, scientifiques et journalistes ne l’entendent pas de cette oreille. Attention à la seconde vague à l’automne, il faut protéger nos ainés, nous dé confinerons de façon différenciée, il y aura des départements rouges, des départements orange, des départements verts. Le dé confinement s’inspirerait-il du code de la route ? Aucun doute, nous sommes dans l’est, nous serons rouges. Et alors quelles conséquences ? Il faut attendre, encore attendre. Depuis deux mois la pandémie nous offre le plus mauvais film à suspense de l’histoire.

Ordres et contre-ordres continuent d’affluer. La grande vedette de toute cette agitation le masque. Utile, pas utile ? Un jour utile le lendemain pas, ou l’inverse. Le masque joue l’Arlésienne. Il est là ? Il sera là bientôt, il arrive. En attendant si vous avez du tissu, de l’élastique et une machine à coudre, à votre bon cœur. Je n’ai rien de tout cela ni aucun talent pour la couture. Mais j’ai une bonne copine. Elle a tout ce qu’il faut et surtout un magnifique tissu motif fraise tout à fait approprié pour une enseignante qui aurait pu aller aux fraises. Demain j’irai au marché, Delphine y sera aussi avec le fameux masque. Il est magnifique mais nous nous demandons si ce joli tissu est prévu pour résister à un lavage à soixante degrés. Il faudrait le laver après chaque sortie, ne pas le laisser sécher l’air libre, le repasser ne suffit pas. Comment des consignes d’hygiène peuvent engendrer une véritable terreur !

Jeudi

Encore plus froid qu’hier, envie de décommander Delphine, de rester au chaud, allumer toutes les lumières. Ce ne serait pas sympa, Delphine, contrairement à moi, est disciplinée. Venir en ville lui parait presque une transgression. Après nos emplettes nous restons un long moment sur le parvis de la Collégiale, cinglées par le vent et la pluie. Discuter en vrai, dehors avec une amie, nous avions perdu l’habitude. En temps normal, nous nous serions abritées dans le joli café près des halles. On y sert, pour accompagner le petit noir, de délicieux mini cannelés bordelais faits maison. Nous nous donnons rendez-vous la semaine prochaine pour un nouveau marché. Je rapporte mon joli masque, vite un selfie à envoyer à tous mes contacts, famille et amis. Gros succès. Je ne sais encore si ce masque, et tous ceux que nous pourrons bien nous procurer, seront utile, obligatoire, si oui où ? Quand ? Et surtout jusqu’à quand ? Le gouvernement promet, à partir du quatre Mai, les masques à usage unique et en tissu seront disponibles à la vente dans les supermarchés. Quant aux pharmaciens ils affichent que les commandes sont faites mais pas encore livrées. Aurons-nous le onze Mai à respecter une obligation impossible ? Sauf à avoir des amies ingénieuses. Les magasins de tissu ont reçu l’autorisation d’ouvrir, il n’y en a qu’un dans ma petite ville. A dix heures la queue s’étend sur une longueur indéfinissable, des femmes, certaines déjà masquées, s’agglutinent sans ordre, sans respect du mètre de distance. Entre cette petite foule et les voitures en stationnement, il faut passer sur l’autre trottoir pour continuer sa route. Dans quelques jours les rues se couvriront de visages gaiement masqués sous des yeux souvent tristes, froids ou indifférents.

J’ai deux masques, j’en ai commandé deux autres chez la couturière retoucheuse. Elle ne fait plus que cela, les ourlets, fermetures éclair et autres travaux, attendront. Elle aussi a le droit d’ouvrir son échoppe. Elle a une commande de sept cent masques. Ce n’est plus de la solidarité, seulement du bon commerce. Avant le onze Mai pas d’obligation de porter son masque, après on ne sait pas vraiment.

J’ai hâte de rentrer chez moi, mes dix-sept ans m’attendent.

Vendredi

Confinement plus vacances, les journées se ressemblent, la rue aussi, toujours grise et froide. Les Cassandre avaient raison. Ce beau mois d’avril nous le payons à l’orée du mois de mai.  Cuisiner réchauffe, j’ai du saumon, un nid de tagliatelles fraiches, un beau poireau, au menu, fondue de poireau, mi- cuit de saumon sur tagliatelles. C’est délicieux. Je ne l’avais jamais fait. J’ai eu le réflexe Instagram de le prendre en photo. Je n’ai pas de compte Instagram et ne visite plus guère ma page Facebook. Mon fauteuil et mon gros bouquin m’attendent. J’ai fini le tome I. Le héros de mes dix-sept ans semble rentré dans le rang, à vingt ans il est reçu dans une de ces grandes écoles que la France vénère. L’école normale supérieure de la rue d’Ulm. Un siècle plus tard les humanités ne sont plus glorieuses. Pas rentable. Au fur et à mesure que je lis, la suite me revient, comme si je l’avais lu hier. J’ai lu des centaines de livres depuis. Certains ne m’ont laissé aucun souvenir. D’autres ont formé mon jugement. Celui-ci a contribué à forger ma sensibilité. Sans cette période trouble me serais-je lancée dans cette aventure en fauteuil ?

https://www.ina.fr/video/I18219433/simone-signoret-evoque-la-saga-les-thibault-de-roger-martin-du-gard-video.html

C’est le premier mai, fête du travail et du muguet. Pas de fête, pas de défilés dans les rues, pas de muguet vendu par les enfants, tout est interdit. Les fleuristes sont fermés. Le muguet est en vente dans les supermarchés. Tout comme les masques lundi prochain. Le président dit regretter les 1er mai joyeux et chamailleurs. Chamailleurs ? Des hommes et des femmes défilant pour leur dignité ?

Samedi

Le soleil a fini son repos, il revient, un peu timide, encore un peu pale. Je devrais sortir. Je n’en éprouve pas l’envie. Même le marché ne me tente pas, j’ai ce qu’il me faut. Je triche et me plonge dans ma lecture dès le matin. Marie France, qui ne m’entend pas aller et venir m’envoie un SMS. Je lui réponds laconiquement, elle m’appelle. Nous sommes dans deux appartements voisins et nous parlons au téléphone. Savoir que la sortie est fixée, (du moins en théorie) ne me donne pas vraiment d’énergie. Je n’ai pas envie de reprendre le chemin de ma salle de cours. Pas envie de m’attacher à nouveau à mon écran, Zoom, les messages lundi prochain. Cette semaine d’interruption, si attendue, a cassé le rythme.

Se secouer, prévoir, nous avons encore un futur, alors autant l’organiser un peu. L’été sera bientôt là. J’ai renoncé à Vienne au mois d’aout, en deux clic l’hôtel est annulé, remboursé. Rester en France, est le mantra de nos gouvernants. Est-ce nos voisins qui ne voudraient pas de nous ? Ou nous qui considérons que l’ennemi invisible est de l’autre côté de nos frontières ? Si tout va bien j’irai au moins à la Rochelle.  Il n’y aura pas de week-end d’écriture dans les montagnes suisses en juin, en septembre ? Mes petits projets culturels subissent un sort identique aux grands projets, festivals, tournois, jeux olympiques … On annule tout et on va travailler.

 Semaine huit du 04 au 10 Mai

Dernière semaine ? Avant la sortie ? Quelle sortie ? Région rouge sur la carte. Le virus semble ne plus circuler beaucoup mais les hôpitaux ne pourraient pas suivre. Nous continuons donc bravement notre punition. Bien fait pour nous, nous aurions dû soutenir avec un peu plus de vigueur toutes ces infirmiers.es, aides-soignants.es, personnel de ménage, médecins, qui depuis des années crient, dans le désert,  la misère de l’hôpital public, des maisons de retraite, des campagnes et petites villes sans médecins… La liste est longue de ceux que nous n’avons pas écoutés.  Pays de râleurs pour tout et rien, nous ne savons plus discerner les vrais sujets. Une partie de notre jeunesse méprise les gilets jaunes, les cheminots, les fonctionnaires, sans se douter que bientôt, eux aussi, s’ils n’y prennent garde, seront ces nouveaux travailleurs pauvres, de petits contrats en petits contrats. Devons-nous les prévenir ? Nous écouterons t-ils ? Sans doute pas, quand nombres d’entre eux nous balancent, avec toute la condescendance, attendue normalement des plus âgés, -tais-toi boomer. Boomer. Le boomer est majoritaire en Europe. Il/elle a plus de cinquante ans, a profité d’une hausse jamais vue du niveau de vie de toute l’histoire de l’humanité. La génération plastique, jetable, consumériste, érigeant sa voiture au statut de demi déesse. Jouissant de pensions de retraite confortables, s’offrant des croisières à l’autre bout du monde. Nous aurions, par notre égoïsme forcené, détruit la planète.  Quand une minorité de la jeunesse nous condamne sans appel, une majorité nous envie, à demi conscients qu’ils n’auront pas des mêmes privilèges. Dans ce marasme ils ne sont pas révolutionnaires, ils savent que les grands soirs font des réveils douloureux, ils bricolent de petites solutions, solidarités du quotidien, de colocation en décroissance, ils se promettent un monde encore viable, sans illusions ni désespoir.

Demain ils auront un grief de plus contre nous, fragiles, les vieux justifient à eux seuls le dé confinement timoré.

Demain commence le monde d ‘après. Combien de mondes d’après depuis cent ans ? En économie d’entreprise pour évaluer une organisation on en fait une analyse sur quatre critères, forces, faiblesses, opportunités, menaces. Quelles seront les colonnes les plus longues dans le tableau ?

Difficile de tenir le journal au quotidien de cette supposée dernière semaine. Les informations contradictoires continuent de nous inonder. En fin de semaine dernière une carte de France en trois couleurs vert, jaune, rouge a amusé les graphistes sur les réseaux sociaux. Les couleurs du drapeau de la Jamaïque, hommage involontaire à Bob Marley, décédé un onze Mai. En fin de semaine le jaune a disparu. La France est rouge et verte. Les verts sont contents, un peu. Les plages restent fermées. Motif éviter que les ‘parisiens’ ne débarquent en masse. Déjà il y a huit semaines ils furent soupçonnés (je m’en suis faite l’écho) d’envahir les zones peu atteintes en débarquant inopinément dans leur résidence secondaire. L’accusation n’a pas résisté à l’épreuve des faits. Ils n’ont pas promené le virus dans leurs bagages. Aujourd’hui de Dunkerque à Hendaye, ils vont se retrouver accusés, par avance et sans preuves, d ‘empêcher les autochtones de profiter enfin du grand large. Cesserons-nous un jour d’adorer nous détester.

Début de semaine, nous connaissons la longueur de notre nouvelle laisse, cent kilomètres à partir de son domicile. Et si je vis à la lisière d’une zone verte, je peux passer ? Cent kilomètres ça se calcule comment ? Linéaire ? Tant pis pour les montagnards, de virage en virage, ils n’iront pas loin. En fin de semaine le ministre de l’intérieur précise, à vol d’oiseau. Reste à prendre un compas, la pointe sur son chez soi et à faire un cercle. Internet nous fait ça très bien. Un cercle autour de sa niche, c’est énorme. Habitant près des frontières, il est possible de passer, en théorie.                            

Dimanche

L’orage approche, la liberté surveillée aussi. Une partie de la population a peur de sortir, d’autres n’attendent que cela. Je ne sais plus. Je ne retrouverai pas ma salle de cours en mai. Les voisins, enseignants en collège, sont partagés entre soulagement et ras le bol de continuer à distance. Plus envie de tenter de repêcher les décrocheurs. Entre zones blanches, mauvaise volonté et manque d’équipement comment faire le tri sans intrusion dans la vie des familles ? Et nos élèves ? Qu’en pensent-ils ? Se revoir en vrai, ils en rêvent depuis huit semaines. Sauront-ils ne pas se prendre dans les bras, s’embrasser, et nous transformés en police de la santé ? Distance, ne pas se prêter un stylo, une feuille de papier, ne pas s’approcher de leur travail pour le vérifier, donner un conseil personnalisé, ne pas ramasser de copies, ne pas oublier de se laver les mains souvent, ne pas toucher les poignées de portes… Devant tous ces ne pas quelque chose, que nous reste-il ? Autant continuer derrière son écran, bien à l’abri. Une seule échappatoire s’offre, la forêt, enfin autorisée sans limite de temps.

Optimisme ou méthode Coué, nous avons programmé le barbecue de fin d’année au quatre Juillet. C’est risqué, le plan de dé confinement inclut un plan de ré confinement.

 Le ministre, toujours en avance d’une solution pour serrer les budgets, envisage de tirer les leçons de cette expérience. Il a décidé qu’elle était positive. Alors une rentrée de septembre mixte ? Du présentiel et des cours à distance, pourquoi pas ? au moins à l’université. Comment accepter plus d’étudiants en première année sans construire. Magique. Merci le virus.  Des étudiants atomisés, sans café pour se réunir, sans pelouse de campus, ça ne fait pas la révolution. Ils ont des difficultés pour se loger ? Ils resteront chez leurs parents. Les sociologues, psychologues, médecins, s’époumoneront, en vain, pour alerter des dangers d’une société confinée à vie.

Demain commence le journal du déconfinement. Il y aura beaucoup de choses à dire, ou pas. Ces huit semaines ont été extraordinairement longues et courtes à la fois. Le journal, écrit et posté chaque fin de semaine aux amies, a contenu les dérives mentales. Écrire donne un cadre, écrire pour être lue, une saine obligation.  Ce journal est fait d’histoires drôles, moins drôles, pathétiques parfois, de coups de gueule et de coups de blues, de tendresse et de rage.

Je ne me suis pas ennuyée pendant ces deux mois,

J’ai agi parfois, pensé beaucoup, discuté beaucoup à l’abri derrière la haute façade de l’immeuble.

J’ai désobéi aussi, triché pour respirer.

J’ai achevé mon ordinateur,

J’ai bu quelques apéritifs en solitaire,

Pris plaisir à cuisiner,

Regardé, en fin de compte, peu de séries. 

J’ai transféré moult dessins, photos, vidéos satyriques sur WhatsApp avec mon fils, mon frère, mon neveu, les copines.

J’ai eu de longues discussions téléphoniques avec les amies. (Grace au micro du téléphone on a presque l’impression d’être deux dans l’appartement.)

J’ai pris des photos du chat dans toutes les positions, des photos de mes plateaux apéritifs,

J’ai bloqué la télécommande de la télévision sur ARTE. 

J’ai fait des kilomètres à pied ou en vélo autour de chez moi, jusqu’à haïr mon voisinage immédiat.

J’ai tenu mes obligations professionnelles avec de moins en, moins d’enthousiasme,

J’ai pris plaisir à voir mes petits groupes d’élèves sur ZOOM.

J’ai vidé mon agenda de tous les projets annulés, j’en ai replacé de nouveaux, plus loin dans l’année.

J’ai acheté des masques en tissu, des jetables.

J’ai écouté beaucoup de musique, de plus en plus classique. Mozart, Bach ou Fauré apaisent.

J’ai lu jusqu’au petites heures du matin, me suis levée de plus en plus tard…

Je n’ai pas fait le grand ménage dit de printemps,

Je n’ai pas trié les photos,

Je n’ai pas commencé le récit de vie de Rose, ma sacrée grand-mère,

Je n’ai pas mis sous cadre l’affiche de la dernière exposition vue avant l’enfermement,

Je n’ai pas écrit autre chose que ce journal,

Je n’ai pas non plus vidé toutes les bouteilles d’alcool de mes placards,

Je n’ai pas pris d’anxiolytiques ou de somnifères chimiques,

Je n’ai pas dévoré trop de biscuits,

Je n’ai pas lavé ma voiture,

Je n’ai pas fait le repassage,

Je n’ai pas trop réfléchi aux mois à venir.

Je n’ai pas encore porté de masque…

Huit semaines de printemps. Semaine une les arbres étaient encore en hiver, les fleurs à peine en bouton. J’ai eu tout le loisir, du haut de mon perchoir du deuxième étage, d’admirer l’éclosion verte et rouge des arbres, le multicolore des buissons de roses au fond du jardin, les clématites s’attaquant bravement aux murs. Tout le temps de me repaitre du parfum entêtant des lilas. Même les arbres mutilés de l’avenue sont restés vivants, ils forment maintenant des touffes vertes sous la fenêtre de ma chambre.

La menthe sur le bord de ma fenêtre embaume, le soleil entre à flots dans mon salon. Je n’ai qu’une envie, prendre mon sac à dos, tourner la clé dans la serrure et partir. 

Je rêve des trains que je n’entends plus, de gares où se perdre dans une langue inconnue.

Je rêve d’une autre écriture, libérée des contingences imposées.

Je rêve de concerts en plein air au soleil couchant.

Je rêve des vagues salées de l’Atlantique.

Je rêve d’un automne glorieux.

Merci à vous qui m’avez permis de passer ces mois :

Les amies de Suisse : Anne, Antoinette, Loredana, Marie-Jo, Paule-Andrée, votre lecture attentive m’a conforté et réconfortée.

Les voisins et voisines de l’immeuble : Danielle et Bruno, Josée et Didier, Marie- France, Aline et David, Françoise, David.

Delphine, la seule collègue, amie avec laquelle je suis restée en contact, couturière facétieuse, à qui je dois le magnifique masque à la fraise.

Florette, Mathilde, Océane, Alice, Marie et Sarah, mes magnifiques participantes à l’atelier d’écriture, qui m’ont envoyé des textes si émouvants.

Christophe, mon neveu et Jean-Yves son père, avec qui nous avons échangé blagues et nouvelles de Bretagne.

Gabriel, mon fils, à qui je dois la couverture de ce journal. Mais surtout grâce à qui, quoi qu’il arrive la vie reste la plus forte.

J’ai failli oublier le chat, délicat matou. Il a ronronné, joué, s’est lové sur mes genoux les soirs de déprime. Il m’a fait croire qu’il m’écoutait quand je parlais tout fort.

Merci à vous aussi Mme Taubira, qui nous avez rappelé que si notre pays, et tous les autres, ne s’était pas effondré pendant ces longues semaines, nous le devons à « une bande de femmes », dans les hôpitaux, les supermarchés, les crèches et les écoles…

A Dole le 10 mai 2020

Joli résumé des huit semaines passées

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