Un grand périple d’est en ouest et retour.

Cette année je vais en Bretagne en voiture, plus exactement au volant de cette nouvelle voiture. Vous vous souvenez? quand j’ai fait cet affront à Laguna de la remplacer pour une jeunette même pas fichue d’avoir un joli nom.  Vraiment C4, c’est nul mais C4 se comporte bien, et puis de confinement en Covid de sa conductrice, elle n’a pas encore beaucoup roulé. Alors cette été je lui fais plaisir, je vais lui montrer la France. D’accord , C4 n’étant qu’une machine, elle s’en fiche un peu. Mais je la remercie d’avance de me permettre ces quelques huit cent kilomètres, d’étapes en étapes, en ignorant superbement les autoroutes, leurs péages prohibitifs, leurs mangeoires non seulement couteuses mais souvent infâmes, leurs longs rubans d’asphalte surchauffés et leurs bouchons dans le sens des départs, ou dans le sens des retours. C’est selon l’heure et la date, et toujours dans le sens Paris-Province et vice-versa. Moi je fais province-province. Ce qui n’est pas original, nous sommes des millions à avoir quitté une province pour une autre. Ou plutôt devrais-je écrire région, il paraît que province serait ringard voire insultant pour les habitants. Désolée mais j’aime le mot province, il nous rattache à notre histoire, nos racines, vous savez celles qui nous permettent de mieux appréhender l’avenir. Il me semble bien que nos cousins d’outre Atlantique ne sont pas choqués quand nous parlons de la Belle Province pour nommer le Québec. Mais je m’ égare, revenons à cet été 2021. Rouler environ deux heures par jour, visiter au passage et loger chez l’habitante. J’ai bien écrit l’habitante, au féminin, par la grâce d’une jeune entreprise qui met en relation des femmes entre elles, l’une a une chambre ou au moins un canapé à proposer; l’autre se déplace, à pieds, en train, en voiture, peu importe. Et voilà . En bon français je devrais appeler ça du ‘couchsurfing’ littéralement surfer sur un canapé. Et toujours en bon français l’entreprise de mise en relation est une ‘start-up’, ici nous avons une traduction fort poétique: ‘jeune pousse’. 

https://www.la-voyageuse.com/fr/

Départ de Dole le 1er aout direction Véselay, dans le Morvan, haut lieu spirituel. Je dormirai chez Lucile, je serai, me dit-elle sa première expérience d’hébergeuse. Lucile semble très attentionnée, elle m’a déjà demandé si j’avais des problèmes alimentaires ou autres. Il y a seulement dix ans nous ne nous souciions pas outre mesure de ces sujets de régime,  végan, végétarien, sans gluten, sans lactose… Voyager va-t-il devenir aussi un parcours du combattant gastronomique? Quasi végétarienne, je mange ce qui n’est proposé quand je suis accueillie, cela me parait la moindre des politesses. Deux aout, départ pour Bourges, je sais  ce n’est pas tout à fait direct pour rejoindre la Bretagne Nord, mais peu importe. A Bourges je serai hébergée chez Catherine , une jeune retraitée qui a exercé à l’Office du Tourisme de la ville, ce n’est pas de la chance ça pour une flâneuse!  nous irons saluer Jacques Cœur en son château. Puis nous dégusterons les tomates de son jardin fraichement muries malgré un soleil un peu chiche cet été. Trois aout départ pour Chaumont sur Loire et ses jardins extraordinaires. Ça fait des années que je veux les voir, jamais le temps, tous les ans on traverse comme des dingues. Je vais m’offrir une journée entière pour me repaitre des parfums, couleurs, agencements…

Pas d’hébergeuse à Chaumont sur Loire mais un petit hôtel en pleine campagne. 04 aout, une hébergeuse que je connais bien, depuis qu’à l’age de huit ans elle est montée sur mes genoux pendant des vacances chez sa grand-mère. Charlène, ma nièce préférée, qui en fait n’est pas ma nièce, seulement la cousine de mon fils, m’accueille chez elle avec son compagnon, quelque part entre Blois et Vendôme.  une jolie soirée en perspective, et un savoureux repas de cette excellente cuisinière qui ne s’embarrasse pas des modes mais ne laisse entrer dans sa cuisine que de bons produits. Et là j’ai un problème.  Un voyage ça s’organise avec une carte routière, une grande, bien étalée sur une table.  Pas novice, je l’ai fait et tout allait très bien jusqu’à ce petit grain de sable fort sympathique qui s’est glissé dans mon itinéraire. Une découverte importante à faire: La librairie prodigieuse, quelque part sur le canal de Briare, un endroit comme son nom l’indique, dit-on, qui me ferait faire demi-tour dans mon itinéraire. Des pas de coté, pourquoi pas, faire demi-tour quand-même. Je vais donc partir à la recherche d’une  solution.

Véselay

Le départ de Dole, retardé d’une bonne heure pour cause d’orage. Cet été de Covid, masque et passe sanitaire est de plus bien arrosé et passablement frais. Pour le tourisme itinérant frais n’est pas vraiment un souci mais trop de pluie et il faudra manger dans la voiture, ce qui serait dommage quand il y a tant d’étangs, canaux et autres verdures sur le trajet.

Véselay, haut lieu de la chrétienté. Une basilique Romane réinventée par Viollet le Duc au 19 éme siècle. Il est de bon ton parmi les gens cultivés de détester un peu cet homme. Mais l’histoire nous apprend aussi que sans lui et Mérimée, qui n’a pas commis que des nouvelles pour opéra, Notre Dame de Paris, Véselay et sans doute beaucoup d’autres trésors d’architecture et de la chrétienté seraient peut-être envahis par les ronces. Invité par les luthériens de Lausanne à rénover leur église St François, il les trouva suffisamment accueillants pour y finir ses jours. Grande question à se faire des nœuds au cerveau – doit on refaire à l’identique après un incendie? Mais à l’identique de quoi? Véselay, construite romane au 11 éme siècle, revue gothique deux siècles plus tard, et enfin revue et corrigée au 19 éme siècle, est la définition même de l’authenticité. Chaque siècle, chaque innovation architecturale et technique, lui a apporté sa patine sans nuire à la spiritualité dont elle enveloppe les visiteurs. Je ne dirai pas grand chose de la petite ville qui l’entoure. Comme tout haut lieu de visite tous les Rez de chaussée des maisons sont investis par les « métiers d’art ». La promeneuse au mauvais esprit que je suis y cherchera vainement tout lien avec Dieu. Mention spéciale pourtant pour la librairie et la libraire, une voix d’une douceur rare et un fonds de livres non pas spécialisés comme annoncé en vitrine, mais qui tous semblent choisis pour l’élévation de l’esprit, sinon de l’âme. J’en suis ressortie avec un livre de Jacques Laccariere – Chemin faisant, où il relate sa marche à travers la France des années 70. A défaut de pouvoir, cette année encore, suivre la coquille à pieds, je vais la suivre en esprit.

La coquille devant le porche

Ce soir arrivée chez Lucile, un petit village dans la Nièvre, un village rue sans commerce, sans école non plus et beaucoup de maisons habitées quelques semaines dans l’année. Au milieu d’un bocage touffu de petites prairies, fermées par des haies vives. Le remembrement n’est pas passé par ici et peut-être les inondations non plus. Ici l’eau peut tranquillement pénétrer dans la terre sans entrer dans les habitations. Lucile habite une vieille maison, partiellement rénovée où, me dit-elle il fait froid l’hiver. Arrivée ici juste avant le confinement elle n’a pas eu le temps de faire des connaissances, tous les lieux où on peut nouer amitié étant fermés. Avant de dîner elle m’a emmenée à quelques kilomètres, à Lormes , petite ville agrémentée d’un étang , d’un camping , d’une baignade surveillée l’été. De quoi passer des vacances à un prix raisonnable loin des grands regroupements touristes où le prix d’un café donne envie de fuir. Le dîner de Lucile fut un vrai régal, tout fait maison, gratin de carottes courgettes accompagné d’un petit rôti moelleux à souhait. Tomme de vache et chèvre locaux nous ont amenées à prendre en pitié ces pauvres pays où le lait cru est interdit. Et que dire des mirabelles en bocal et pas au sirop, car Lucile ne rajoute pas de sucre dans le bocal, sinon que j’en n’en avais jamais dégusté d’aussi goûteuses. Lucile est Lorraine et intarissable sur les fruits de sa contrée natale.

Couchée un peu avant minuit, j’essaie depuis mon réveil de comprendre comment, alors que je suis insomniaque depuis le Covid, je ne me suis réveillée qu’une fois pour me rendormir aussitôt.


La Charité Sur Loire

Quitté Lucile ce matin pour une journée de musarde  entre Nièvre et Berry. Première étape à cinq kilomètres de chez elle – Corbigny- gros bourg où on trouve de tout, car éloigné de tous les grands centres. De jolis magasins de vêtements, décoration et même deux librairies, fermées ce matin car c’est lundi. Grand soleil sur la terrasse du café, du monde dans la longue rue commerçante. Hélas quel est l’avenir de cette petite ville ? Pas de jeunes, pas d’enfants ou presque. On dit que les franciliens lassés des confinements dans des trois pièces seraient prêts à s’installer dans ces campagnes. Se rendent-ils compte de tous les changements d’habitudes qui les attendent? Plus de transports en commun, de Lycée, de spectacles, de cinéma offrant les films à leur sortie, et même des connections internet loin des exigences de la 5G qui va bientôt inonder les grands villes.  Il faudra des trésors de diplomatie aux élus pour répondre aux exigences de ces nouveaux campagnards au pouvoir d’achat exorbitant. Ici une maison avec trois chambres  vaut entre 50000 et 100000 euros.

Il faut se soucier du déjeuner, la boulangerie, ouverte profite d’une queue imposante. Salade ou sandwich à la demande. Je commande une salade et le patron en personne vient me demander  ce que je veux qu’il mette dedans.  La salade et un petit pain au lait pour accompagner mon expresso 4.20€ !!! J’ai failli leur demander s’ils ne s’étaient pas trompés. Même pas le prix d’un café en Suisse. Direction la Charité sur Loire.

Arrivée à l’heure du déjeuner, je me réjouis de savourer ma salade repas sur les bords de Loire.  Ciel nuageux, percé de trouées bleues, il fait presque chaud en ce début d’après-midi. Les bords de la Loire ne sont nulle part, , très civilisés. Ce fleuve, peu navigable, à résisté à toutes les tentations de domestication. Les marchands se sont résignés à construire tout un réseaux de canaux et ont fini par laisser le fleuve à sa nature sauvage, son lit immense, montrant ses cailloux jaunes pale en été, ses herbes folles longeant les berges. Cet été la Loire reste large, il n’y aura pas de vrai étiage, l’été s’est mis sur pause, il fait entre dix-huit et un peu plus de vingt degrés sous des ciels offrant toutes les nuances de gris et de bleu pastel. Le soleil ose quelques percées à peine suffisantes pour murir les tomates de mes différentes hôtesses. Mais les arbres, en souffrance depuis plusieurs années, sont luxuriants, les prairies du bocage, déroulent leur tapis d’herbe, d’un vert profond, les étangs sont pleins,  une vraie fête pour la nature, réjouissante à admirer, lovée dans un gros gilet ou un coupe-vent. Ma salade est un délice, olive, fêta, tomates cerises, différentes graines dont je ne connais pas le nom, noix, petites tranches de pain grillé, et de la salade verte en bon état, ce qui est rarement le cas pour une salade composée achetée en supermarché. Assise sur les petits gravillons blancs, je rêvasse en observant les oiseaux qui s’affairent à nourrir la progéniture. Quand deux jeunes femmes, probablement allemandes,  passent devant moi, traversent une petite mare d’eau puis se dirigent vers deux petites barques, qui , je le remarque seulement maintenant, contiennent le matériel requis pour le camping sauvage. Elles sortent tranquillement des barques, sweat-shirt, couverture, réchaud à gaz et préparent leur déjeuner sur le sable. Il semblerait que ces deux filles se déplacent sur le fleuve à la rame, chacune dans sa barque. Est-ce encore un effet des confinements ce besoin irrépressible d’être dehors? ou simplement un nouvel art des vacances pour une génération de jeunes qui n’a pas, ou ne veut pas dépenser d’argent tout en se donnant du bon temps? Je n’ai pas la réponse.Je les envie presque, tout en sachant que mon sens du voyage improvisé n’ira jamais jusqu’à là. Il est sage de savoir reconnaitre ce que l’on peut encore faire et ce à quoi il faut renoncer sans même l’avoir fait.

Trois gouttes de pluie, tous les pique-niqueurs quittent les rives, les deux rameuses n’ont même pas l’air de sentir les gouttes. Il est temps de se chercher une terrasse pour un expresso.  Les restaurants sont nombreux mais trouver un simple bistrot relève de la gageure. Enfin deux tables sur le trottoir étroit, une table occupée par un quinquagénaire avenant, derrière le bar personne, je me décide à lui demander – C’est vous le patron? Cela le fait rire, il en a conclu qu’il n’avait pas une tête de patron. Tout dépend sans doute du sens donné au mot.
Il est temps de rendre visite à ce grand site clunisien composé d’un cloitre et et d’une église abbatiale commencés en 1059. L’abbatiale reste, aujourd’hui encore, une des plus grandes églises d’Europe. La Charité abrite, tous les ans fin juin , un festival des mots, ou plus exactement des citations. Chaque commerçant ou propriétaire d’un simple mur peut choisir une citation et la faire peindre sur son mur ou sa vitrine. Le cloitre se fait écho de ce festival par une exposition photo des murs et vitrines, tout en montrant le ‘peintre en lettres’ à l’ouvrage, d’après le cartel explicatif, le métier est en voie de disparition.  Si je comprends le concept de peindre des citations dans l’espace public, je n’ai pas bien saisi le concept des trois jours de festival. il y a une cérémonie d’obsèques à l’abbatiale, en attendant je traverse le pont sur la Loire à pieds, de l’autre coté, un faubourg poussiéreux, ou passent des chapelets de camions.
Dieu qu’elle est impressionnante,  d’un dépouillement total, elle élève ses voutes vers le ciel me laissant minuscule, collée aux dalles froides et humides. Dieu êtes-vous là? avez-vous exigé cette grandeur pour votre vénération ? Savez-vous que sans Prosper Mérimée votre maison aurait été vouée à la démolition au 19eme siècle. Au 21eme siècle votre splendeur est protégée par un statut si enviable que tous se battent pour l’obtenir -le classement au Patrimoine mondial de l’humanité. Vraiment celle -ci de vos maisons mérite bien cet extrême honneur mais qui se soucie encore de votre présence en ces pierres?  Le patrimoine ne vous rend pas hommage, il rend hommage aux milliers d’humains qui firent preuve d’un tel génie, d’une telle persévérance pour célébrer votre grandeur au prix bien souvent de leur vie.


Bourges

Il est temps de quitter La Charité sur Loire pour un autre haut lieu de cette chrétienté triomphante du Moyen-Age à la Renaissance. Direction Bourges et le Berry. Le Berry, malgré les évêques, les cathédrales et les moines, est resté longtemps terre de sorcellerie. D’aucuns sont encore prêts d’affirmer que sorciers et sorcières y sont toujours à l’œuvre en ce début de 21eme siècle. Pour l’heur, à Bourges m’attend Catherine, ma seconde hébergeuse. 

A mon grand désespoir j’ai constaté il y a déjà quelques temps que la bien connue application GPS de la marque au bibendum jaune, n’est plus guère au point, à moins, ai-je cru comprendre, de prendre la version payante. En attendant suivre Via Michelin m’a emmenée dans un chemin de terre au motif que c’est la route la plus courte.  J’ai découvert que Michelin fait donc de la publicité pour les SUV et autres 4X4.  Modestement équipée d’une simple voiture,  je me rabats sur l’application dite –Plan– fournie avec mon téléphone intelligent de cette marque   qui arbore un fruit croqué.   Ô surprise, en moins de temps qu’il n’en faut pour suivre les indications sur l’écran, je suis au fond d’une impasse, devant une coquette maison rose nichée dans un jardin arboré. Catherine m’attend, petite femme guère plus haute que moi, au sourire chaleureux. 

Ce soir encore, je dormirai dans une chambre pour moi toute seule, confortable et lumineuse avec sa fenêtre d’angle. Mais avant de dormir nous avons une longue soirée devant nous. Prendre un apéritif sous la tonnelle en faisant plus ample connaissance, visiter le jardin potager où poussent  tomates, concombres,  courgettes… A ‘heure du diner Catherine a préparé un succulent gratin de légumes, précédé d’une salade de tomates du jardin. Il n’est pas utile qu’elle le précise, le parfum des tomates fraichement coupées inonde la cuisine. A Bourges, en été, il faut attendre la nuit pour sortir. Cette ville connue uniquement au printemps, pour son – Printemps de Bourges, premier festival musical  qui, chaque année ouvre la saison des festivités musicales du pays, cette ville donc, revêt, pour les visiteurs des soirs d’été, ses habits de lumière. De la cathédrale saint Étienne, au Palais Jacques Cœur, en passant par l’hôtel Lallement,  l’hôtel des échevins, toutes les façades déroulent la glorieuse histoire de ce joyau d’architecture de la Renaissance, indissociable de la dynastie des Valois, rois de France.  Étonnamment préservée des ravages des deux guerres mondiales et ses bombardements massifs, Bourges arbore des monuments authentiques, au sens précis du mot, non reconstruits après destruction. La cathédrale déploie ses vitraux du XIII siècle au XVII siècle. Je n’ai pas eu la chance de la visiter  par grand soleil, il me reste à imaginer le chatoiement de ces bleu, rouge, jaune doré, sur les dalles.  Demain matin Catherine me promet une autre déambulation, diurne.

Bourges sous un ciel changeant de nuances de gris en trouées bleues et pales rayons de soleil. Pour suivre les pas de l’énergique Catherine point n’est besoin de températures élevées. Je découvre, en pleine ville, des Marais, tout un entrelacs de sentiers, jardins ornés de cabanes, de décorations de goûts divers et variés, de canaux où les Plates attendent, attachées à leur anneau d’amarrage, leur heureux propriétaire qui ira rendre visite à son petit paradis terrestre.

Petit paradis dans les marais de Bourges

La suite sera plus citadine, les même rues que la nuit, les maisons à pans de bois, les rues pavées, le palais de Jacques Cœur, heureux puis désavoué grand argentier des Valois. Les rois n’aiment pas que leurs serviteurs étalent trop leur richesse. D’extraction modeste, il n’aura de cesse de construire dans sa ville l’un des plus beaux palais de la Renaissance. Poursuivi par les sbires du roi, il n’y vivra jamais. Pour son épouse, ce palais tiendra plus de la prison dorée que de la vie rêvée. Métaphore de ce qui les attend, leur portraits sculptés qui ornent la façade du palais, se tournent le dos. Chacun se penche à sa fenêtre dans le sens opposé.

Mettre ses pas, et ses roues, dans ce centre de la France moderne, ancien cœur de la France en formation, de Clovis aux Valois, c’est suivre  les chemins de la chrétienté triomphante. De cathédrale en abbatiale et monastère, la fille aînée de l’église bâtit, toujours plus haut, plus grandiose. Les rois, les reines, les favorites restent dans nos musées, châteaux et livres d’histoire par leur portraits, leur conquêtes et défaites mais les vrais héros, discrets voire anonymes de tout ce flamboiement resteront à jamais les tailleurs de pierre les maîtres verriers, les ébénistes et charpentiers qui chacun dans les pas du précédent, édifiera, patiemment à son échelle d’homme, ces monuments  pour la gloire d’un Dieu unique, qui aura su, pour un temps, éclipser tous les autres. Si on peut tirer une leçon à la vue de ces témoignages si solides sur leurs fondations, ce serait que, à l’échelle d’un millénaire, ceux qui servent les puissants laissent plus de traces de leur humble vie dans la grande histoire du monde que les puissants commanditaires de ces chefs-d’œuvres.

Vitraux de la cathédrale de Bourges XIIIème siècle

Qu’avait dans la tête le tailleur de pierre, sculpteur facétieux, qui cacha une paire de fesses voluptueusement rebondie, dans un angle discret à l’extérieur de la cathédrale de Bourges? Sans le privilège de ma guide personnelle je ne l’aurais pas vue.


Autour de Chaumont sur Loire


Il est temps de quitter Bourges et Catherine, même si le temps s’étire agréablement dans son jardin. Sortie de Bourges sous une pluie fine, direction Chaumont sur Loire. Demain visite prévue du festival des jardins. Ce soir hébergement en chambre d’hôtes. Pas d’hébergeuse dans le secteur.

Les faubourgs de Bourges s’alignent entre feux tricolores et inévitables rond-points.  Deux jeunes auto-stoppeuses, équipées d’un barda de bivouac.  Pourquoi pas? Justine et Véronique traversent la France depuis Lyon jusqu’à la Bretagne sud en posant leur tente là où les conducteurs-trices les déposent. Il est déjà 16 heures, leurs espoirs de rallier Nantes ce soir s’amenuisent. Le voyage avec elles est si plein de vie que, sans le leur dire, je fais un détour pour les déposer plus près de Tours que ce que mon itinéraire me suggère.  Après leur départ la voiture paraît tout à coup bien silencieuse.

Souvenir de Justine et Véronique sur le carnet rouge

Je suis arrivée au pays de la douceur de vivre, des châteaux, royaux, ou pas, des demeures bourgeoises d’un style renaissance, plus ou moins copié dans les siècles qui ont suivi la construction des grands noms de ces ‘Châteaux de la Loire’, Chambord, Cheverny, Chenonceau, … pour les plus visités. La Touraine et l’Anjou, où, dit-on, il a toujours fait bon vivre entre vergers, vignes et maisons troglodytes. Il est temps de demander au GPS de me trouver ma chambre de ce soir. Toujours si utile pour le dernier kilomètre.  Je suis accueilli par Marc dans une maison d’hôtes qui, au premier abord est une maison toute simple construite sur garage.  Seize degrés affichés sur le thermomètre de la voiture, Marc est désolé mais  le jacuzzi extérieur et la terrasse ne sont guère tentants. Je suis bien d’accord avec lui. La chambre n’est pas grande mais tout y est choisi avec goût et attention pour le confort des visiteurs.  La maison offre deux chambres avec salle de bain partagée. En face un couple qui parcourt les routes de ‘La Loire à vélo’ Après tous ces kilomètres à pieds et en voiture, je n’ai plus guère envie de sortir diner. Marc et Florian sont plein de ressources, ils offrent, pour la somme incroyable de quatre euros, des plats, certes tout préparés, mais de qualité, aux invités fourbus. La blanquette de veau est très bonne, accompagnée d’un verre de vin rouge, qui, je le découvrirai le lendemain matin au moment de régler na note, m’est tout simplement offert.  Florian dîne avec moi, nous avons du temps.Il m’explique comment, après une belle carrière dans l’industrie, il en est venu à être guide au château de Chaumont sur Loire tout en créant ces chambres d’hôtes, si chaleureuses. Florian est allemand, Marc est français, tous deux aiment vraiment nous recevoir.

https://www.gites.fr/gites_chez-flo-et-marc_chouzy-sur-cisse_h2175901.htm


Après une belle nuit en bord de Loire, il est temps de dire au revoir à Florian et Marc. En temps normal je ne déjeune pas, mais comment résister à la table du petit déjeuner à partager avec nos hôtes et le couple de cyclistes? Et puis si je ne trouve pas à manger ce midi je n’aurai pas le ventre creux.  Météo-France promet de la pluie pour aujourd’hui  et du soleil demain,  il serait dommage de voir ces jardins sous la pluie, je reporte ma visite au festival des jardins à demain.  Aujourd’hui je vais suivre les conseils de Marc, visiter de petits châteaux à l’écart des stars.

Chouzy sur Cissé est un petit village qui a tout à offrir. Un traiteur ravi de remplir ma boite à piquenique, un tabac presse ravi de me remplir mon mini thermos de café. Il n’en a jamais vu de si mignon, me dit-il.  Je suis vraiment en Douce France. Parée pour la journée, direction le château de Beauregard, il pleut, entre averses et petite bruine. Beauregard ne s’offre pas facilement au visiteur, de tours en détours, me voici au fond d’un chemin, face à une majestueuse allée bordée d’une immense prairie. Au fond le château, pas impressionnant, coquet et partiellement habité. Nous sommes quatre à attendre midi pour une visite guidée. Un couple d’hommes venus de Lens et une femme seule comme moi, venant de Normandie. Il ne nous aura pas fallu cinq minutes pour savoir tout cela les uns sur les autres.  Aucune chance de ce genre de petit bonheur  dans les queues masquées des châteaux royaux.

Château de Beauregard

https://beauregard-loire.com/de/


Chaumont sur Loire


Une hébergeuse bien connue pour cette nuit, ma nièce, quelque part entre Blois et Vendôme. Une maison à l’orée d’un bois, un chien un peu fou et trop câlin,  Une belle soirée à se retrouver après deux ans sans se voir. Ce matin il fait encore frais mais le soleil perce au dessus de la Loire. Après l’obligatoire vérification du passe sanitaire, star de l’été 2021,  nous avons le droit de pénétrer dans ce paradis de fleurs, de verdure, de couleurs, les merveilleux jardins  accueillent chaque année la crème des paysagistes et jardiniers du monde pour le plus grand bonheur des yeux. Nous y passerons la journée passant tranquillement d’une couleur à l’autre, d’une ambiance tropicale à  un sous bois fleurant bon l’humus et la mousse. Une grande grande bouffée de bonheur dans cette période fatigante.


https://domaine-chaumont.fr/fr
Une dernière soirée sur les bords de Loire avec ma nièce. demain je prends la route pour la Bretagne, une longue étape de presque quatre-cent kilomètres en respectant à la lettre la consigne que je me suis donnée: pas d’autoroute. Mes divagations routières vont me mener à un autre château bien connu: Le Lude, aux portes de la Sarthe ou aux confins des pays de Loire. J’avais le souvenir d’une petite ville animée, quelques trente ans plus tard il n’en reste rien ou presque. Tout est désert, magasins définitivement fermés, pas même un bistro pour un café en plein après-midi. Seul le château tient bon. Je ne le visiterai pas. Il faut avancer un peu, ce soir je dine et dors en famille.


Arrivée en Bretagne, dans les Cotes d’Armor, très précisément dans la baie de Saint Brieuc, la voyageuse va se poser pour une semaine. Étables sur Mer, ou doit-on dire maintenant Binic-Etables sur Mer, les deux communes se sont mariées il y a quelques années au grand dam de la première qui plus discrète que Binic, a pensé qu’elle avait tout à y perdre. Quelques années plus tard les deux semblent avoir trouvé leur complémentarité. Binic la bruyante; long quai habillant son ancien port à la coquille Saint Jacques, devenu port de plaisance. Les cafés restaurants se succédant en porte à porte, crêperie, restaurant à poissons, brasserie, alternent avec quelques magasins de souvenirs et produits bretons. Au bout la plage de sable blond, à marée basse il arrive que la mer se rende invisible, tant l’amplitude des marées est forte dans la baie. Six heures plus tard la mer caresse la jetée. Lors des grandes marées d’équinoxe la caresse se transforme en gifle et submersion de la jetée, au grand plaisir des habitants qui ne s’en laissent jamais. Quand la mer sera repartie, loin, très loin, on sortira les pelles, les seaux et les bottes, ce sera l’heure de la pêche à pieds. Il faudra faire bien attention à ne pas piller la faune marine, pas trop petit le coquillage, pas trop rempli le seau. La patrouille veille au sortir de la plage, armée de sa balance et de son pied à coulisse. A Étables aussi la pêche à pieds se pratique, la mer aussi se retire à l’infini mais les plages se méritent un peu plus. Le bourg est en retrait, mais quel charme! Moitié bourgade terrienne, moitié villas de briques et granit par la grâce d’un industriel  versaillais du début du siècle dernier Oscar Legris qui, en accord avec la municipalité de l’époque , en 1897, fera construire dix-sept villas, un accès à la plage de Godelin et les célèbres cabines de bain bleue et blanches. 

Ici il suffit de prendre deux fois son petit café à la terrasse du café du bourg pour être connue de la patronne, on se croise, on se sourit, on se dit bonjour et le dimanche matin on fait son marché en fruits, légumes, crêpes de froment et galettes de blé noir, poisson frais pêché et même tapenades et autres tomates confites venues d’ailleurs.  A midi, le panier bien rempli, il est temps de déguster le brunch à la librairie-salon-de-thé qui a investi, il y a quelques années,  une jolie maison blanche et bleue près de l’église. Du mercredi au dimanche soir on finira sa journée aux Korrigans, le cinéma salle des fêtes qui propose des films en à peine décalés de la sortie nationale. Alors Binic la branchée et Étables la sereine, j’ai choisi la sereine, car après deux années qui ne l’ont pas été, il était urgent de respirer à pleins poumons, marcher, se jeter dans les vagues et enfin dormir emplie d’une bonne fatigue,  la tête sous les étoiles à travers la fenêtre de toit. Hélas je n’y resterai encore qu’une semaine cette été mais une semaine de petits cafés du matin au soleil, de grandes randonnées pieds nus sur le sable à marée basse, de long bains, d’une visite à la Galerie qui expose tous les étés. Cette année c’est -Bâtir, habiter, édifier.  Ici le bénévolat est de mise, aussi bien au cinéma qu’à la galerie, même les élus participent à l’accueil. J’aurai l’occasion d’une longue papote avec une adjointe qui y passe un après- midi d’été afin que vive la culture.


https://www.binic-etables-sur-mer.fr/


Il est temps de quitter mon petit paradis d’iode, de brise, de bruine et de soleil, mais grâce à La Voyageuse, je resquille une dernière journée et une dernière nuit dans la baie. Ce samedi soir je vais dormir quelques kilomètres plus loin dans la baie à Plouha, chez Béatrice et son petit garçon de trois ans Hamadi. Béatrice n’est pas bretonne, elle ne vit ici que l’été, mais comme souvent, les non -natifs d’une contrée, elle est une excellente ambassadrice de son petit périmètre entre mer et campagne. Native de cette contrée, je ne connaissais pas Pors -Moguer, plage nichée au fond de ce que les normands appellent une valleuse, petite vallée très encaissée qui s’ouvre sur la mer au bas d’une imposante falaise. (selon les guides, parmi les plus hautes d’Europe) Pors-Moguer n’est pas accessible à marée haute. Après cette dernière visite à la mer, nous dégusterons galettes et crêpes. Demain matin il sera temps de reprendre la route pour l’est de la France et le travail.
Il me reste à rendre cette visite promise à la -Librairie Prodigieuse, sur les bords du canal de Briare. Je ne peux faire cette halte dans mon long retour sans m’offrir une dernière nuit de vadrouille. Les hébergeuses sont en vacances mais n’ont pas noté leurs indisponibilités sur le site, tant-pis ce soir je dormirai à l’hôtel, réservé au dernier moment grâce au téléphone intelligent. Gien, encore une petite ville sur les bords de Loire, autrefois fort connue pour ses faïences.Qui n’a pas dans sa cuisine un plat ou même un service complet de vaisselle de Gien. La porcelaine des services du dimanche était de Limoges, le service de tous les jours en faïence de Gien. Il suffisait de retourner son assiette pour apprendre un peu de géographie. Je ne verrai pas grand-chose de cette petite ville. A Montbouy, minuscule village sur le canal de Briare, la Librairie Prodigieuse m’a happée pour la soirée. Arrivée en fin d’après-midi, j’ai commencé par une visite des rayonnages qui couvrent tous les murs de la salle commune de cette ancienne maison d’écluse. Les heureux gardiens de ce mini temple de la lecture m’expliquent que les -Voix Navigables de France – propriétaires des lieux, ont fait un appel à projets pour faire vivre cette maison. Laurent et sa compagne, animateurs d’une péniche transformée en théâtre à Conflans Ste Honorine, sur la Seine, ont remporté le droit de s’installer ici avec des livres, des poules, des oeufs et des glaces, du mois d’avril à mi-septembre. Il ne faut pas oublier Bérénice, élégante minette tigrée, qui a vite appris à chasser la souri et le mulot. La glace, ou mieux encore les sorbets, c’est mon pêché mignon. J’ai soulevé le couvercle de la boite à gages, acheter un livre à couverture rouge. Il y en a un juste devant moi, un poche avec une mare de sang dégoulinant sur le haut de la couverture. Un recueil de nouvelles plus de crime que policières car ici seul le mobile du crime compte. Il n’y a pas d’enquête, la police est à peine, voire pas du tout présente mais le suspens est, dans toutes les nouvelles, bien présent. Pour l’heur je ne lis pas, je déguste un sorbet framboise, servi dans une tasse à café consommable. après la dégustation il ne reste que la cuillère qui sera dûment lavée. Il y a peu de tables devant l’écluse, alors on partage. Une maman avec son petit garçon et un peu en retrait une femme au regard perçant. La discussion s’engage, légère, littérature, écriture, d’un accord tacite nous évitons l’actualité. Nous sommes trop bien ,assises là, pour ça. Je quitterai la Libraire Prodigieuse et le canal à la nuit tombée, la femme au regard perçant s’appelle Anne, nous avons eu du mal à nous séparer, nous avons échangé nos numéros de téléphone. Anne habite à Paris. Nous nous reverrons.
http://www.lamaisonprodigieuse.fr/librairie.html
Gien, il est dix heures du soir, j’ai faim, il me reste deux oeufs durs, une tomate et une tranche de pâté dans ma boite isotherme. Je les déguste dans ma chambre d’hôtel arrosés d’un peu d’eau dans un verre à dents.Dernier matin le retour, il est neuf heures, j’ai environ quatre-cent kilomètres à rouler. Toujours selon le principe du – sans autoroute. Une pause café à Toucy, petite ville au pied de son château, nichée dans la verdure aux confins des Pays de Loire et du Morvan. Passe sanitaire en règle je peux m’offrir un café pain au chocolat en terrasse. Il fait frais et nuageux mais la terrasse est à l’abri d’une petite haie vive. Un endroit parfait pour compléter le carnet de bord personnel, autrement dit le carnet à la couverture rouge, où j’écris à la main avec un crayon de bois, des pensées et faits plus personnels. La route s’étire de villages en châteaux et maisons de maitre. A force de trains à grande vitesse et d’autoroutes, j’avais oublié l’extraordinaire diversité de mon pays. Diversité des paysages, des habitats, de richesse aussi. Hélas j’aurai aussi vu une constante, des champs de céréales, maïs, blé… à perte de vue, taillés pour des outils mécaniques gigantesques. Puis, au détour d’un virage, un bocage survivant, îlot de fraicheur et de nuances de vert dans cet océan de jaune prêt pour la moisson. Je n’ai pas vu Auxerre, porte du Morvan. Mon très efficace GPS m’a catapultée sur la route de Dijon. J’ai bouclé mon voyage, je passe tout prés de Véselay, ma première étape. Le Morvan est triste sous la pluie, les villages semblent vides. Je mange mon dernier oeuf, bois mon café le long de la route. Allonger le siège passager, une petite sieste. On peut tout faire avec une voiture. alors oui je veux bien faire tous les efforts du monde, ou presque, pour que mon fils ait une planète viable, mais pas question de culpabiliser pour ces quelques deux-mille kilomètres de petits bonheurs en petits bonheurs, de petites et grandes découvertes, de belles rencontres avec des humains dans des lieux à l’écart des grands axes ferrés et routiers. Ce pays en apparence tranquille que nos ‘élites’ politiques et intellectuelles nomment délicatement la France périphérique. périphérique c’est autour, cette France là n’est pas autour, sauf à considérer que le centre serait Paris. Cette France n’est ni autour, ni au centre, elle est, tout simplement.

Il me reste à remercier les écrivains voyageurs qui m’ont inspirée. Loin de moi l’dée de me comparer à eux mais tous m’ont aidée à progresser tout au long de cet exercice si particulier: le récit de voyage.

Nicolas Bouvier – L’usage du monde – La Découverte poche 2014

Michel L Bris – L’homme aux semelles de vent -Petite biblo Payot, voyageurs 2021

Jacques Lacarrière – Chemin faisant– La petite vermillon 2017

Patrick Pécherot – Petit éloge des coins de rue – Folio 2012

Valentine Goby – Petit éloge des grandes villes – Folio 2007

Gaspard Koenig – Notre vagabonde liberté – Editions de l’Observatoire 2021

Alexandra David- Néel –L’inde où j’ai vécu – Pocket, Plon 1951

Mario Heimburger –Le voyage immobile -Transboréal, collection Petite philosophie du voyage. 2017

Baptiste Roux – La poésie du rail, petite apologie du voyage en train – Transboréal 2009

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.