Parce qu’elle n’aimait pas les harengs.

Le Havre

« – Grise, pauvre, le soleil rare, des températures je ne t’en parle même pas, ma pauvre il n’y a même pas de vieux centre ville. Tu te rends compte, quitter ton joli appartement à la Croix Rousse pour ça ! Et nos grandes marches dans les Alpes, et nos soirées dans les bistrots et … Tout ça pour une promotion qui va te faire travailler beaucoup plus pour pas grand-chose. Toi qui n’aimes pas te mettre en avant, tu te vois diriger une équipe, ma pauvre mais reste donc avec nous, on est bien, on forme une belle équipe de célibataires joyeuses, allez reste, mais reste donc. » Anne avait patiemment écouté ses amies mais sa décision était prise. Elle allait accepter cette promotion. Et pourquoi ses amies se permettaient elles de penser qu’elle n’était pas faite pour les responsabilités ? Elle avait fait de brillantes études, école de commerce, une année à Sydney, bilingue. Trop brillantes sans doute aux yeux de possibles employeurs :

« Mademoiselle, vous avez fait les meilleures études, votre profil est intéressant, je ne doute pas que vous trouverez un emploi à votre mesure mais voilà pour nous je crains que vous ne soyez sur diplômée. » Avant de se décider pour le service public, Anne avait rêvé d’une vraie carrière, dans une entreprise d’envergure, qui lui aurait permis de donner tout son potentiel ; puis elle en avait eu assez d’entendre ce même discours, assez de se demander ce qui n ‘allait pas chez elle, de se ruiner en manuels de développement personnel qui ne lui apportaient pas de réponse. Assez de se voir proposer un poste qu’elle désirait à la condition expresse qu’elle s’engage à ne pas être enceinte pendant disons cinq ans. Elle n’avait pas de désir d’enfant, elle aurait pu accepter…

Elle avait passé plusieurs concours, les finances publiques, les collectivités territoriales, elle avait beaucoup travaillé, elle les avait tous obtenus. Elle aimait les chiffres, les finances publiques l’avaient accueillie. Aujourd’hui enfin après dix ans de labeur obscur sous les ordres d’un chef de service inexistant, sa hiérarchie reconnaissait enfin son travail. Elle allait partir. Elle en avait assez des célibataires joyeuses, de leurs grands discours féministes, qui finissaient en recherche effrénée du prince charmant, après deux Mojito lors des Happy Hours du vendredi soir.

Elle avait vendu son cocon de la Croix Rousse, déposé une partie de ses meubles chez les Compagnons d’Emmaüs, emballé ses livres, entassé le tout dans une petite camionnette de location. Destination Le Havre, à la pointe de la Normandie, ville martyre de la seconde guerre mondiale, grand port de commerce, estuaire de la Seine à la lumière adorée des impressionnistes. Elle n’en savait pas plus que ce que le dépliant touristique, joint à son arrêté de nomination, lui avait appris.

Traverser la France depuis Lyon lui avait pris plus d’une semaine, c’était l’été, les vacances. Elle avait évité les autoroutes, découvert la Touraine, le Val de Loire, puis elle avait abordé la Normandie, les prairies, les chevaux, les maisons de briques rouges entrelardées de petits colombages. Les pigeonniers. Elle avait visité celui de Michelet, son cabinet d’écriture sous le toit en pointe, elle s’y était rêvée écrivaine, avant de se souvenir qu’elle n’aurait plus le temps d’écrire. 

Quand elle avait atteint le pont de Tancarville, l’angoisse était montée, les paroles des copines l’avaient assaillie : « grise, sale, pauvre » Et puante. L’odeur s’insinuait partout. Plus tard elle apprendrait que cette odeur d’œuf pourri sortait des raffineries de pétrole dont les cuves bleues et vertes se détachaient au fond de l’estuaire.

« – Mais vous verrez on s’y habitue, et puis si vous habitez en ville basse on sent moins, les vents dominants portent l’odeur vers la ville haute, la ville basse c’est le centre ville. » La ville basse disaient les autochtones, au niveau de la mer, séparée de sa jumelle la ville haute par une falaise quasiment verticale, percée d’un tunnel, agrémentée d’un funiculaire et d’un escalator, hélas hors service.

 La gérante de l’agence immobilière avait été formelle,

            « -vous savez j’ai de très jolis appartements à louer dans le carré Perret. » Elle ne connaissait pas Perret ou plutôt si elle connaissait Pierre Perret, le chanteur tendre et égrillard qui avait bercé l’enfance d’au moins deux générations de petits français.

Alors elle n’avait pas osé demander en quoi consistait le Carré Perret, elle se doutait bien que cela n’avait aucun rapport. Elle avait accepté de visiter ces jolis appartements. Trois jours plus tard elle posait ses cartons au sommet d’une des quatre tours enserrant l’hôtel de ville.

« – Vous verrez votre chambre donne directement sur le bureau du maire, juste en face, tout en haut du beffroi de l’hôtel de ville. Vous serez bien ici, regardez depuis votre salon vous voyez tout le port, les bateaux qui entrent et qui sortent. Non il n’y a pas de balcon mais vous savez ça ne servirait à rien il y a trop de vent, mais vous avez la lumière, le soleil toute la journée. »

Elle avait raison la gérante, ces grands volumes blancs, le parquet blond, les portes fenêtres, Rien qui ne lui rappelât le charme de son appartement de la Croix Rousse. Une nouvelle vie dans un cadre vierge. Anne faisait peau neuve. 

Très vite elle avait compris que personne ici ne l’attendait, en fait personne n’attend jamais les nouveaux venus, pas plus ici qu’à Lyon ou ailleurs. Les gens ici n’étaient ni plus ni moins froids, réservés ou accueillants, ils avaient comme partout leur vie que ne modifiait en rien l’arrivée d’une nouvelle tête.

Anne fit comme tous les déplacés, elle s’inscrivit au pot de bienvenue organisé à intervalles réguliers par la ville. Ce ne fut pas vraiment un succès. Il y avait surtout des familles, des enfants qui couraient partout, et deux ou trois dames patronnesses qui accueillaient les inscrits d’un mot aimable, le même pour tout le monde. Anne repartit avec deux numéros de téléphone, un jeune couple qui comme elle venait de Lyon et un homme d’une cinquantaine d’années qu’elle soupçonnait de venir à ces rencontres dans un but bien précis. Elle ne les appela pas.

Le dimanche elle arpentait la ville. Elle s’était acheté un vélo d’occasion, elle avait aussi acquis un beau livre de photographies sur la ville et le carré Perret. Elle avait été surprise en se rendant à la librairie La Galerne, d’y trouver tout un rayon consacré à Perret, Auguste de son prénom, citoyen belge et architecte du béton armé, qui avait, lorsqu’il s’était attaqué aux décombres et gravats du Havre, une réputation bien assise. Anne ne s’était jamais vraiment intéressée à l’architecture, comme tout le monde elle trouvait tout ce qui est vieux beau, mais cette ville claire, aux larges avenues par où le vent du large et les embruns s’engouffraient les jours de tempête, la fascinait. Elle passa des samedis entiers dans les fauteuils club que la librairie La Galerne mettait à disposition des lecteurs, lisant, feuilletant et préparant son excursion du dimanche. Elle avait acheté un petit appareil photo numérique, et elle prenait les photos qu’elle avait vues dans les livres.

« Bonjour mademoiselle.

Une voix de femme, chaleureuse, Anne sursaute ;

            –  Euh oui bonjour.

            –  Excusez moi mais vous ne pouvez pas lire tous les livres ainsi, je suis désolée ici c’est une librairie, mais si vous voulez tous les livres sur Perret sont à la médiathèque, là- bas vous pouvez les consulter à loisir. Vous vous intéressez vraiment à Perret ? Si vous voulez, vous pouvez vous joindre à nous, je fais partie d’un groupe de randonneurs et ce dimanche nous randonnons en ville avec un guide architecte. Vous savez depuis l’inscription au patrimoine de l’UNESCO les gens commencent à s’intéresser au centre ville. Ça vous tente ? Vous m’avez l’air un peu seule, vous êtes nouvelle ici ? Tenez, venez je vais vous donner le dépliant de l’association.  Et dimanche le rendez- vous est devant l’Hôtel de ville à 14h.Alors à dimanche, je compte sur vous, au fait je m’appelle Annick et vous ?

            – Moi c’est Anne, merci, oui je pense que je viendrai, au revoir. »

Anne était au rendez vous, ils étaient une bonne vingtaine, beaucoup de femmes, quelques hommes, âge moyen. Le guide connaissait bien son sujet et Anne eut son petit moment de gloire quand elle dit habiter une des quatre tours enserrant l’Hôtel de Ville. Aucun d’eux n’habitaient ce fameux carré reconstruit. Ils avaient tous leur petit pavillon plus loin sur les hauteurs ou dans l’estuaire dans les petits villages au charme intact. Seul Jean, habitait en ville. « Non pas au centre ville, non en haut avec les prolétaires, les chômeurs, les licenciés du port que les portiques automatiques ont remplacés, pauvres types dont plus personne ne veut, l’époque n’a plus besoin des armoires à glace, trop grands pour la vie moderne. » Le premier Jean avait repéré la nouvelle venue. Il s’était présenté puis lui avait assené ça en une seule phrase. Il n’y avait rien à répondre, elle avait hoché la tête en espérant qu’il en reste là, mais Jean l’avait à la bonne et quand le groupe se dispersa il l’invita au café où il finirait la journée avec quelques copains du parti. Il ne lui dit pas quel parti, mais pour la rassurer il lui précisa qu’il y avait aussi des filles parmi les copains.

Le café était loin, dans le port, un vieux café d’avant guerre que les bombes n’avaient pas trouvé. Anne le trouva sordide, l’odeur de pastis mêlée de vieux tabac, les vieilles tables en formica flanquées de chaises de bois poisseuses, le vieux comptoir arrondi. Elle ne se souvenait pas en avoir vu ailleurs que dans des films des années cinquante. Les vieux bistrots de Saint Just à Lyon sous une apparence authentique, étaient neufs et propres. On n’y avait gardé que ce qui pouvait plaire à la jeunesse connectée des années 2000. Ici sur le port rien n’avait bougé, comme un témoignage violent face à la modernité de la ville « américaine » là-bas de l’autre coté du pont basculant. Ici la ville américaine était méprisée car américaine elle l’était vraiment. « C’était quand même bien leur argent aux américains qui avait payée. Ils n’avaient pas réussi à la raser définitivement alors ils avaient donné des dollars pour la reconstruire. Le plan Marshall ça s’appelait. » Jean avait remarqué sa stupeur en entrant dans le bistrot alors il lui avait expliqué. Elle ne comprenait pas ce qu’il voulait dire mais lui demander lui aurait couté trop d ‘efforts. Elle reprendrait ses livres ce soir. Elle se demanda combien de jeunes femmes il avait harangué de cette manière avec ce petit sourire en coin. Jean était de ces beaux parleurs que rien ne pouvait déstabiliser, plein de certitudes, d’éloquence, cultivé.

Jean dominait ses sujets et pliait les faits à ses certitudes. Il était né communiste et il mourrait de même affirmait ‘il à tout nouvel interlocuteur. « Au Havre depuis 1945 être communiste était autant un état qu’un choix, le père travaillait au port ou, après la guerre sur les chaines chez Renault. Le syndicat et le comité d’entreprise prenaient tout le monde en charge, les enfants fréquentaient les CLECS, sortes de petites Maison des Jeunes et de la Culture qui quadrillaient la ville. Les adolescents vendaient Avant Garde le dimanche matin, plus tard ils vendraient l’Humanité Dimanche, avant de passer au bistrot du port où le chef de cellule collectait l’argent. On avait bien mérité un petit Pastis ou deux, allez même trois avant de rentrer se mettre les pieds sous la table, face à une épouse maussade à force d’attendre des pères et des fils, sûrs de leur bon droit d’hommes à faire, au moins le dimanche, ce que bon leur semblait. »

– J’étais vif, doué à l’école, curieux, alors l’instituteur avait fait son travail ; au mois de juin il avait demandé à mes parents de passer le voir. Le père avait dit non il n’irait pas voir l’instituteur, il y avait de l’embauche chez Renault alors j’irai en apprentissage comme tout le monde, à quatorze ans, il n’avait pas à discuter. Le père était têtu et le maitre obstiné. La semaine suivante il sonna un soir chez mes parents, s’enferma avec le père dans le salon. Une heure et trois Pastis plus tard j’étais inscrit au lycée. « Il n’y avait pas à discuter » avait dit le père « et toi le môme si ça ne te plait pas, trop tard, tu ne seras pas ouvrier, au parti on a aussi besoin d’intellectuels. »

 Je fus le premier bachelier de l’immeuble, j’avais les cheveux longs, portais des jeans et des tee shirts et je tenais des discours sur le marxisme léninisme que personne ne comprenait. Puis je partis à Rouen étudier l’histoire, je pensais être professeur d’histoire, un beau métier que de transmettre la connaissance, le vieil instituteur était fier de moi.

Il y avait beaucoup à faire à la fac en ce début des années 70 : militer, haranguer, organiser des manifestations contre toute nouvelle loi que ce gouvernement réactionnaire imaginait tous les jours contre le peuple. Sur le campus J’étais une célébrité, mon emploi de surveillant dans un lycée me donnait mon indépendance, payé pour dormir. Les journées entre syndicat étudiant, cellule du parti et jolies filles en robes d’indienne, Je n’allais plus beaucoup en cours. Cinq ans pour une licence puis le programme de l’exigeant concours d’entrée à l’Education Nationale. Je me choisis un concours plus simple. Facteur c’était bien, le concours était facile, une dictée, une composition française et une connaissance parfaite de la géographie et de l’organisation administrative de la France. Préfectures, sous préfectures, numéros des départements…

Le facteur se levait très tôt le matin mais passé la préparation de la tournée au centre de tri il n’avait pas de chef sur le dos. Les collègues avaient un jardin, moi la cellule du parti. Je savais parler je devins vite le chef. Le syndicat CGT me repéra rapidement et bientôt je ne fis le facteur qu’à mi temps, puis plus du tout, détachement syndical, défendre les camarades était devenu mon métier jusqu’à une retraite bien méritée, avait-il conclu avec un sourire taquin. 

– Et maintenant tu vois je m’occupe, je lis, je randonne, je me mets à Internet j’ai eu une bonne vie tu vois.

–  Et toi ? Raconte, tu sais tout de ma vie et nous on ne sait rien de toi.

Anne ne racontait pas et il n’insistait pas. Il voyait bien qu’elle ne partageait pas toutes leurs idées ; il comprenait, elle était d’un autre milieu. Il se demandait pourquoi elle venait au bistrot du port. Si elle n’était pas là elle lui manquait. Et quand elle était là il la taquinait.

– Toi qui es riche, hein, tu en penses quoi ? 

Elle ne répondait pas, il n’attendait pas de réponse, ça l’amusait de la voir rougir.

Peu à peu elle avait pris l’habitude de les rejoindre le dimanche après midi, et parfois ils allaient ensemble au cinéma ou même au théâtre ou à un concert. Il il y avait les randonnées autour de la ville et dans la campagne. Anne se trouvait bien dans ce groupe, ils respectaient son silence, sa timidité. Elle participait peu à leurs empoignades politiques, mais elle s’en imprégnait. Avec eux elle apprenait à réfléchir, à sa vie au travail, ses relations en tant que chef de service. Elle percevait mieux maintenant la lente mais inexorable dégradation de leurs conditions de travail, faire toujours plus avec moins. Moins de moyens moins de personnes. En début d’année elle avait été avertie que les deux employées qui partaient en retraite ne seraient pas remplacées, qu’elle devrait réorganiser le service On lui faisait confiance, elle ferait au mieux n’est ce pas. Elle avait tenté de faire au mieux.

 – Ben oui ma belle t’es entre le marteau et l’enclume hein, mauvaise place. Un jour il faudra bien que tu partes car tu ne supporteras plus. Faut pas d’humanité ma belle pour être chef, toi tu en as trop, ça ne peut pas le faire. 

Et Jean allait lui chercher une bière.

Ce dimanche après midi il y a une visite guidée au Musée des Beaux Arts, Anne se réjouit, Nicolas de Staël est un de ses peintres préférés. Elle ne saurait dire pourquoi, elle ne sait pas trouver les mots pour dire ce qu’elle aime. Depuis six mois qu’elle vit ici c’est la première fois qu’elle va au musée. Le musée, rénové est comme un paquebot échoué face à la mer, baigné de lumière, vaste. De Staël y a trouvé ses aises. Le guide est indigent mais nul besoin de l’écouter pour s’imprégner des couleurs éclatantes, des gris et bleus reflétés par les gris et bleus de l’autre coté de la vitre. Anne s’est laissée distancer, ils n’ont pas vu qu’elle ne les suivait plus. Elle s’attarde sur un tableau – Honfleur 1952 – De grand aplats bleus, tous les bleus, encre, roi, ciel, bleu gris et au centre une succession de taches rouges et blanches. Une envie irrépressible de décrocher ce tableau, de l’avoir pour elle seule, le contempler le matin au réveil, le soir au coucher. Anne sait que cela n’a aucun sens. Elle s’est approchée doucement du tableau, presque à le toucher, elle avance une main, un bref regard autour, il n’y a personne dans la salle, le tableau est là sous sa main. Elle finit la visite au pas de course.

Elle a un message de Jean – On va au manger au Saint François,  Le Saint François  petit bistro sympa dans le quartier du même nom, le quartier des Bretons, briques roses et toits pointus en ardoises, un peu populaire, un peu bobo. Le restaurant est tenu par une suédoise qu’un marin a ramené dans son paquetage, ensemble ils ont créé ce lieu mi chic mi branché où le menu mêle homard, huitres de Bretagne et recettes plus nordiques.

Quand Anne arrive ils sont déjà tous à table, Jean lui a gardé une place prés de lui, il veut lui parler de cet article qu’il vient de lire sur ces nouvelles pathologies liées au travail. Jean ne s’arrête jamais. Depuis qu’il est en retraite il lit tous les livres, articles de presse et même des essais d’universitaires sur le travail.

Ce soir Anne n’a pas envie de ses longs monologues. Elle l’ignore et va s’asseoir prés des filles, parler un peu chiffons avec la petite Aude, lui fera du bien.

« -Ce soir nous avons préparé un grand plat de Tentation de Jansson, c’est un gratin de pommes de terre entrelardé de tranches d’un petit poisson, le sprat, une sorte de petit hareng. Ça vous va ou vous voulez la carte ? »

« Ça nous va, allez Tentation pour tout le monde. »

Jean a décidé et le serveur est déjà parti. Anne ne connaît pas le sprat mais le hareng la révulse, elle tente de dire, non s’il ne vous plait pas pour moi, oui la carte merci.  Le serveur est déjà reparti.

La tentation trône au milieu de la table, fumante, odorante, les harengs bien étalés sur le dessus.

« – Ce n’est pas grave Anne si tu n’aimes pas les harengs tu me les donnes et tu manges les pommes de terre, et puis tu sais ils ont des crêpes en dessert hum. »

La petite Aude est gentille, Anne lui sourit, attrape son sac et se lève, elle ne s’est pas servie, n’a pas dit je reviens, et n’a pas touché au verre de Muscadet que Jean lui a fait servir.

Jean a mal dormi, il n’a pas compris pourquoi Anne s’est sauvée comme ça dimanche soir. On ne fait pas un tel caprice parce qu’on n’aime pas les harengs quand même. Il a toujours pensé qu’elle était un peu enfant gâtée mais à ce point ! Il faudra qu’il l’appelle. – Et puis non on verra bien, si dimanche prochain elle n’est pas là pour le grand tour de la baie de Seine je l’appellerai. 

Jean laissa de nombreux messages sur le répondeur d’Anne elle ne répondit jamais. Il passa des journées entières aux pieds des tours de l’Hôtel de Ville, il ne savait même pas dans laquelle elle vivait ! Il alla même à la direction des finances publiques demander de ses nouvelles mais il ne connaissait pas son nom de famille. « Anne vous dites, mais c’est qu’il y en a plusieurs ici, chef de service vous dites et vous ne savez pas de quel service non bien sûr ? Ah oui je vois Anne Verdet peut être ? Elle venait de Lyon vous dites ? Oui c’est ça oh mais ça fait bien un mois qu’elle est partie ! Ou ça ? ça je n’en sais rien elle a démissionné comme ça du jour au lendemain. Voilà désolée monsieur. Je ne peux pas vous aider mieux, elle est de vos amis ? »

 Souvent il croit l’apercevoir dans la rue, à une station d’essence, ou bien dans la file du cinéma. Il va moins au bistrot du port, la marche commence à le fatiguer, le parti est en train de disparaître, Jean se sent inutile, et il n’a même pas une photo d’Anne.  

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